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Botticelli et Botticelli-mania

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2016 - 750 mots

Si la postérité de Botticelli dans la peinture du XIXe siècle ravira les esthètes, les œuvres choisies
pour montrer l’influence du peintre italien dans la création contemporain n'apportent rien au propos.

LONDRES - L’artiste Mark Dion a déclaré qu’il aimerait voir parfois les musées placer leurs chefs-d’œuvre dans les réserves et exposer à la lumière du jour leur contenu, soustrait au regard des visiteurs. De la même manière, on aurait apprécié que les visiteurs de l’exposition sur « Botticelli Reimagined » (« Botticelli réimaginé » ou « repensé »), présentée au Victoria and Albert Museum à Londres, y pénètrent par la boutique, située en fin de parcours. Une déviation qui permettrait de constater que cette caverne d’Ali Baba offre la meilleure illustration au « recyclage » des canons de la beauté de la Renaissance, avec Botticelli comme figure emblématique. Les « produits dérivés », dont une grande partie a  manifestement été fabriquée pour l'occasion, affichent un kitsch sans limites et témoignent de cet héritage détourné. Curieusement, les commissaires déclarent : « Nous avons exclu une énorme quantité d’objets de l’exposition. » À tort probablement, car il fallait justement en inonder le spectateur pour qu’il prenne toute la mesure de ce qu’on pourrait nommer la « Botticelli-mania ». À la place, les œuvres contemporaines disposées dans la première section de l’exposition, même si elles se réfèrent d’une manière indirecte ou ironique au père de la Primavera, gagnent en dignité artistique, mais servent peu le propos. Les deux Warhol se présentent comme des exemples honnêtes du pop art ; la version de la déesse mythologique pourvue de traits chinois, par Yin Xin, est une forme d’appropriation à la sauce orientale ; et David LaChapelle n’avait pas besoin de Botticelli pour réaliser ses photographies sirupeuses. Soyons juste. La séquence qui montre Ursula Andress émergeant des flots, coquillage en main, a fait rêver des générations, dans une version qui s’inspire directement de la Naissance de Vénus – absente ici. De même, les photographies impressionnantes de Cindy Sherman, le visage remodelé d’Orlan ou Le Bouquet tout fait (1957) de Magritte, qui montre une citation de Botticelli « imprimée » sur le dos d’un bourgeois, offrent matière à réflexion sur la beauté et ses clichés. Il n’en reste pas moins qu’il aurait fallu, pour enfoncer le clou, convoquer davantage les objets de la société de consommation, à travers les images publicitaires : une véritable mine d’or de stéréotypes, à l’exemple de la parodie de Shell par Alain Jacquet (Camouflage Botticelli, Naissance de Venus I, 1963).

Un impact outre-Manche
Plus intéressante est la seconde partie de l’exposition, axée sur la période qui a vu le retour en gloire de Botticelli après trois siècles d’oubli. De fait, il fallut attendre la vague des préraphaélites au XIXe siècle pour que l’artiste redevienne une référence obligée pour ce mouvement né en Angleterre sous l'égide des peintres Dante Gabriel Rossetti ou Edward Burne-Jones, tandis que l’esthète John Ruskin s’en fit le prophète. Certes, la découverte de Botticelli n’est pas due aux seuls Britanniques et au groupe formé en 1848 par les admirateurs des primitifs italiens. Moreau ou Böcklin, d’autres symbolistes, ou encore les frères Goncourt ont aussi été fascinés par la mélancolie, voire la tristesse que dégagent certaines toiles. Mais c’est surtout outre-Manche que se lit son impact dans le domaine pictural comme dans les arts décoratifs de type artisanal, à contre-courant de la production industrielle de masse. Ainsi, on trouve à Londres non seulement des reprises de Botticelli (Charles Fairfax Murray, d’après la Nativité Mystique, le seul tableau signé par le maître, 1870), mais aussi des faux qui signent son succès populaire. Quant aux œuvres telle La Ghirlandata de Rossetti (1873), on peut aimer leur douceur ou détester leur mièvrerie. Dans cette manière « à la Botticelli », les ficelles apparaissent plutôt grosses. L’exposition londonienne offre une formidable occasion pour cette comparaison avec un ensemble rêvé d’œuvres du peintre italien. La différence est flagrante : chez Botticelli, l’expression reste toujours ambiguë, comme en retrait. Les « suiveurs » du XIXe siècle font appel aux rouages bien huilés pour s’adresser à nos émotions. Pour titiller nos sensations, ils réalisent des images « téléphonées ». Le visiteur peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles les commissaires n’ont pas accroché les tableaux de Botticelli au côté des préraphaélites. En esthète, il leur donne – peut-être – raison.

BOTTICELLI

Commissaires : Mark Evans, conservateur en chef des peintures ; Ana Debenedetti, conservatrice
Nombre d’œuvres : 170 dont 24 tableaux, 10 portraits et 9 tondi de Botticelli

BOTTICELLI REIMAGINED

Jusqu’au 3 juillet, Victoria and Albert Museum, South Kensington, Cromwell Road, Londres, tél. 44 20 79 42 20 00, www.vam.ac.uk, tlj 10h-17h45, entrée libre. Catalogue, 360 p., 40 £ (env. 51 €).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°457 du 13 mai 2016, avec le titre suivant : Botticelli et Botticelli-mania

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