Bonjour l’angoisse

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 juillet 2004

L’une des antennes de la fondation Caixa de Barcelone clôture le dernier volet de son programme d’expérimentations artistiques dans la peur totale. Trois artistes s’attaquent ainsi au mécanisme de la peur, individuelle ou collective, irrationnelle, muette ou hystérique. La peur avec un grand P, de la phobie anodine des guêpes ou des araignées et de l’angoisse primitive du noir comme du vide à la panique générale et contagieuse frappant les foules en ces temps troublés de terrorisme et de guerre. L’inquiétude naturelle fait place à la paranoïa collective en ces temps dominés par la logique du « vous aussi, ça aurait pu vous arriver ». L’imprévisible dicte sa loi et la pensée du danger supplante sa réalité même, pour une efficacité plus redoutable encore. Le sociologue américain Mike Davis, source presque obligée de l’exposition, souligne dans L’Écologie de la peur, sous-titrée contrôle urbain (1998), les dangers et les dérives de l’inflation sécuritaire. La modeste manifestation exploite ce « potentiel inestimable » qu’offre la peur à travers deux installations aussi radicales que leurs auteurs. Le premier, l’Espagnol Cuco Suarez ne fait jamais dans la dentelle. Il s’était déjà transformé en saint Sébastien transpercé de seringues hypodermiques et dans The dream of reason, il conditionne la claustrophobie. La salle, tapissée de motifs cinétiques déstabilisants empruntés à la peintre anglaise, Bridget Riley, rappelle les troubles de la vision que déclenche cette maladie décrite et expliquée dans des témoignages vidéo de psychiatres et de patients. Cette phobie intime fait place à l’hystérie collective stigmatisée par l’association artistique Xhafabdessemed. Contraction des noms des artistes Sislej Xhafa et Adel Abdessemed, ce label étrange s’est penché sur les peurs très actuelles liées aux trois principales religions en jouant avec leurs symboles. Pour ces artistes nés respectivement au Kosovo et en Algérie, la peur est une compagne d’infortune banale depuis l’enfance dont ils connaissent parfaitement les mécanismes et les enjeux. Alliée à la méconnaissance et aux préjugés, elle devient une arme de destruction massive, anéantissant toute possibilité de relation humaine. Enfant, on aime jouer à se faire peur mais une fois adulte, ce plaisir glisse dans une hypocondrie aux conséquences dramatiques. « Por Total » ne prétend pas donner des leçons, elle cherche plutôt à les tirer d’une bien triste réalité.

« Por Total », BARCELONE (Espagne), Caixa Foundation, Sala Montcada, www.fundacio.lacaixa.es/salamontacada, jusqu’au 25 juillet.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Bonjour l’angoisse

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