Renaissance

Caravagisme.

Artemisia hors clichés

L’œuvre complexe et inégale de la fille d’Orazio Gentileschi résiste encore à l’exercice monographique.

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 9 mai 2012 - 686 mots

PARIS

PARIS - Le Musée Maillol n’avait, jusqu’à présent, guère habitué son public à ce type de manifestation. Il se risque en effet, avec courage, au délicat exercice de l’exposition d’histoire de l’art, chose ô combien difficile, surtout à partir du sujet scabreux qui a été choisi”¯: celui d’Artemisia Gentileschi (1593-1654).

Cette femme peintre ayant exercé dans l’Italie du XVIIe siècle, et pourtant connue, n’a toujours occupé que quelques lignes des manuels d’histoire de l’art. Artemisia a subi une double peine : être la fille d’un artiste célèbre en son temps, Orazio Gentileschi, mais aussi avoir travaillé à une époque dominée par la peinture d’un autre maître, Caravage, que son père a fréquenté. L’histoire n’en aura souvent retenu que sa piètre condition de femme dans l’Italie du XVIIe siècle, mineure comme toutes ses homologues mais aussi sujette à la concupiscence. Artemisia aura en effet connu le tragique d’un épisode de viol, commis par le peintre Agostino Tassi, suivi d’un procès retentissant et humiliant. L’histoire alimentera les chroniques de son temps, permettant plus récemment à des auteurs de romans et à des cinéastes d’en faire leur miel. Quitte à en oublier la peinture. Le Musée Maillol, reprenant une exposition qui s’était tenue à Milan à la fin de l’année 2011, rouvre donc ce dossier, mais en concentrant son propos sur la peinture et en se débarrassant au maximum des scories voyeuristes. C’est tout à son honneur, mais c’est pourtant là que le bât blesse pour l’artiste : l’œuvre est inégale à souhait et encore mâtinée de nombreuses zones d’ombre. Les commissaires parlent de « peintre caméléon ». L’expression masque en réalité des difficultés certaines d’attribution, qui permettent aux spécialistes de s’en donner à cœur joie pour démentir certaines informations des cartels.

Un prêt exceptionnel
Le parcours débute en évoquant les relations au père. Sont ici réunis quelques très beaux morceaux d’Orazio, interprète avec une plus grande préciosité de la trivialité de l’art du Caravage, telle la Sybille (vers 1607-1610, Houston, The Museum of Fine Arts) et un Saint Jérôme (vers 1610, Turin, Palazzo Madama), ainsi que, plus loin, une petite huile sur lapis-lazuli, David méditant sur la tête de Goliath, tout récemment découverte dans une collection particulière (et non cataloguée). Judith et sa servante Abra avec la tête d’Holopherne (vers 1607-1610, Rome, collection Lemme), thème de prédilection du caravagisme, illustre déjà la difficulté à dissocier l’œuvre du père de celle de la fille, le tableau étant donné alternativement à l’un ou à l’autre. Dans ses tableaux, Artemisia accentuera plus tard le coup d’éclat théâtral, notamment avec son tonitruant Judith et Holopherne (vers 1612-1614), prêté de manière exceptionnelle par le Musée Capodimonte de Naples, et qui vaut à lui seul son billet d’entrée. Il aurait pu être accompagné du premier tableau officiel d’Artemisia, daté de 1610, le remarquable Suzanne et les vieillards, peint à l’âge de 17 ans et exprimant déjà une grande capacité à retranscrire les émotions. Proposé trop cher à la location par les heureux propriétaires du château de Weissenstein à Pommersfelden (Allemagne), la famille de Schönborn, où est conservé le tableau, les commissaires ont dû y renoncer.

Malgré la présence de quelques autres chefs-d’œuvre, telle la très érotique Danaé en pâmoison (vers 1612, Saint Louis, Art Museum) ou la Judith et Abra du Palais Pitti (1617-1618), la suite est un peu plus à l’avenant et le visiteur y perd rapidement son latin. Si Artemisia est connue pour avoir souvent envoyé, de son propre chef, des tableaux à des collectionneurs de renom afin de s’attirer de nouveaux clients – ce qui pourrait expliquer une relative instabilité stylistique –, certaines œuvres détonnent malgré tout, au premier rang desquelles une étrange Religieuse (collection particulière), peinture certes usée mais d’une facture déconcertante.
L’exposition, qui aurait peut-être mérité un accrochage plus resserré, aura eu, malgré ces quelques réserves, une très grande vertu : mettre fin aux fantasmes autour de l’œuvre d’un peintre. Et remettre les historiens de l’art au travail sur un sujet encore loin d’être épuisé.

ARTEMISIA, POUVOIR GLOIRE ET PASSIONS D’UNE FEMME PEINTRE

Jusqu’au 15 juillet, Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, 75007 Paris, tlj 10h30-19h, 21h30 le vendredi, www.museemaillol.com. Catalogue, éd. Gallimard, 256 p., 39 euros, ISBN 978-2-0701-3680-3.

Artemisia
- Commissariat: Roberto Contini, conservateur à la Gemäldegalerie de Berlin ; Francesco Solinas, maître de conférences au Collège de France
- Nombre d’œuvres: 57

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°369 du 11 mai 2012, avec le titre suivant : Artemisia hors clichés

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