Lundi 16 décembre 2019

Art contemporain

Ardents charbons coréens

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 14 mai 2018 - 611 mots

SAINT-PAUL-DE-VENCE

La Fondation Maeght convie Lee Bae, l’abstraction tactile et charbonneuse de ses dessins et tableaux comme la nature méditative de ses sculptures.

Saint-Paul-de-Vence. Le beau titre, « Plus de lumière », est paradoxal. Comment, en effet, parler de lumière quand la tonalité omniprésente de l’exposition de Lee Bae (né en 1956 en Corée du Sud) est le noir profond. Mais il faut faire la distinction entre lumière et luminosité ; c’est plutôt de la dernière qu’il s’agit ici, obtenue par des effets de contraste entre la matière, celle du charbon de bois, et le blanc du fond des œuvres. Un charbon de bois, décliné sous toutes les formes, de la plus brute à la plus raffinée. Selon l’artiste, cette matière le rattache à ses origines, car, d’après la tradition coréenne, le charbon de bois est non seulement déposé dans les fondations d’une maison, mais encore il est suspendu sur une porte pour annoncer la naissance d’un enfant. Enfin, la vidéo située à l’entrée, La Maison de la lune brûlée, montre le feu qui consume une maison en bois ou en foin, allumé volontairement par les habitants, dans le cadre d’un rituel important en Corée.

À la Fondation Maeght, tout commence par un ensemble de 33 dessins, rarement exposés, qui figurent des kakis, fruits qui poussent dans la région natale de l’artiste. Ici, desséchés et rétrécis, d’une précision clinique, ils évoquent des études anatomiques de corps qui se dégradent (Cheongdo, Kaki séché, 2000). En face, sur une toile, l’artiste réalise un collage dense et serré à partir de copeaux de bois de charbon. Les segments, poncés, lissés et inclinés, absorbent ou reflètent la lumière, formant ainsi une mosaïque mouvementée et vibrante de mille tonalités (Issus de feu, 2000).

Ailleurs, d’autres tableaux sont composés avec, et dans, la matière. Des « réserves » blanches alternent avec des rectangles noirs de taille importante. Abstraction géométrique ? Sans doute. Mais une abstraction tactile, inspirée de l’Arte povera, car ce sont des tranches épaisses de bois brûlé qui se substituent à la peinture. Travaillées par l’artiste, malgré une sensation de planéité, elles gardent une « peau » plus ou moins accidentée. Ces reliefs qui ne disent pas leur nom s’adressent autant au toucher qu’au visible, autant au doigt qu’à l’œil. Moins convaincants sont les grands dessins qui suivent, des gestes minutieusement contrôlés, dénués de spontanéité.

Des rondins emmaillotés

Puis, l’œuvre de Lee Bae se déploie dans l’espace. Plusieurs amas de rondins carbonisés et emmaillotés, archi-sculptures imposantes, ponctuent le parcours. Parcours qui n’est pas chronologique mais guidé par un dialogue entre les œuvres. La réussite de cet échange n’est pas étrangère à la complicité entre l’artiste et le commissaire de l’exposition, Henri-François Debailleux (collaborateur du JdA). Elle trouve sa meilleure expression dans les installations réalisées in situ ou conçues pour l’espace de la Fondation.

L’une est placée dans une salle où le jour pénètre à travers un vitrail de Miró. Dispersés sur une estrade, les troncs d’arbres irréguliers, attachés par des fils élastiques, sont baignés d’une lumière bleue tamisée. Une forêt féerique, une nature métamorphosée en un paysage étrange ? (Paysage, 2008). Une autre installation, située dans une salle de grande dimension, clôt l’exposition. Ici, plutôt que des arbres, ce sont des poutres de bois d’une même hauteur, serrées les unes contre les autres. Le tout se transforme en un plateau posé sur la terre battue, aux allures d’autel pour une cérémonie inconnue, qui serait inventée par Lee Bae (Paysage, 1997). Au fond, un dernier tableau noir fait office d’icône sévère. Rien d’étonnant, venant d’un artiste qui déclare : « La Fondation me fait penser à un monastère. »

Lee Bae, Plus de lumière, jusqu’au 17 juin, Fondation Maeght, 623, chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul-de-Vence.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Ardents charbons coréens

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