Vendredi 14 décembre 2018

ArchiSculpture : pour le plaisir de la forme

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 novembre 2004 - 678 mots

La fondation Beyeler, logée dans un élégant parallélépipède bâti il y a quelques années par l’Italien Renzo Piano, a choisi de présenter l’architecture sous un angle inédit. Et risqué. Prenant pour point de départ la célèbre formule du sculpteur Constantin Brancusi, « la véritable architecture, c’est de la sculpture », Markus Brüderlin, commissaire de cette exposition, a choisi de revisiter l’histoire de l’architecture du xxe siècle sous l’angle de la sculpture, à moins que ce ne soit l’inverse. Au fil d’un parcours chronologique en dix chapitres, on assiste donc à des confrontations inédites : une femme d’Henri Moore placée en vis-à-vis d’une maquette de la chapelle de Ronchamp de Le Corbusier, des œuvres des constructivistes russes devant une réduction de la cathédrale de Reims, Malévitch face au graphisme acéré de l’architecte Zaha Hadid… Le pari, audacieux, consiste à démontrer que ces artistes se nourrissent mutuellement d’influences croisées, que la tridimensionnalité de la sculpture entre inévitablement en résonance avec cet art du volume qu’est par excellence l’architecture. Pour le plaisir de la forme, Brüderlin nous fait donc parcourir à grandes enjambées l’histoire des avant-gardes du siècle, de ces courants qui s’affranchirent de l’académisme pour créer des formes libres. Ainsi, au fil des salles, c’est une sorte de « musée imaginaire » de sculptures, de maquettes ou de photographies, à la Malraux, qui se constitue.
Au-delà de la délectation produite par ces échanges inédits, auxquels on avait parfois pensé – comme le rapprochement entre le Suisse Peter Zumthor et le Land Art –, ou au contraire jamais osé imaginer  – comme cette association entre Brancusi et l’architecture cellulaire utopique des années 1960 – le parti pris de l’exposition risque d’en agacer plus d’un. Car il tend à montrer que sculpture et architecture dansent sur un pied d’égalité, que toutes deux seraient des disciplines autonomes. Ce qui n’est pas le cas. Cette histoire formaliste de l’architecture oublie tout ce qui fait la spécificité et la complexité de l’art de bâtir : il se trouve à la croisée des chemins, entre contraintes techniques, sociales, économiques, et préoccupations artistiques. Ici l’architecture est présentée tel un bel objet, constituant une collection de sculptures déconnectées de la réalité, c’est-à-dire du contexte de commande et de la trivialité du chantier. Si le sculpteur peut aujourd’hui assumer son autonomie, ce n’est guère le cas de l’architecte, contraint par son maître d’ouvrage et par les enjeux sociaux de l’architecture. Nombreuses sont en effet les réalisations décriées pour avoir voulu s’ériger en objets autonomes dans la ville, telles des sculptures, sans rapport à leur environnement. Présenter l’architecte uniquement comme un artiste joue donc d’une confusion déjà forte dans l’esprit du public, toujours amateur de beauté. Mais il est vrai que les expositions d’architecture, qui tombent souvent dans l’excès inverse, n’attirent généralement guère les foules.
Pour autant, la figure de l’architecte est-elle à opposer irrémédiablement à celle de l’artiste ? Si, comme le cite Markus Brüderlin, Naum Gabo a un jour tancé Victor Tatlin à propos de son Monument à la IIIe Internationale, lui recommandant de faire de l’art ou de l’architecture, « mais pas les deux ! », cette vison purement fonctionnaliste de l’architecture n’a pas davantage cours aujourd’hui. Il paraît évident, en effet, que lorsque Frank O. Gehry conçoit la forme du musée Guggenheim de Bilbao, il entend délibérément poser une sculpture-manifeste, une forme expressionniste, au cœur de cette ville frappée par la déprise industrielle. Par ailleurs, de nombreux architectes suisses, qualifiés souvent de minimalistes comme Jacques Herzog et Pierre de Meuron, ne nient pas chercher à produire de la beauté lorsqu’ils construisent. Que dire encore de ces architectes qui sont eux-mêmes plasticiens, ou de ceux qui nouent d’étroites relations avec les artistes, comme le Suisse Peter Zumthor avec le sculpteur Walter de Maria. La culture visuelle et artistique des architectes nourrit donc immanquablement leur réflexion. Au final, l’exposition pose de nombreuses questions, que son commissaire n’esquive pas. Mais on ne boudera pas notre plaisir d’assister à ces rencontres déroutantes et séduisantes.

ArchiSculpture, REHEN-BÂLE (Suisse), fondation Beyeler, Baselstrasse 77, tél. 41 061 645 97 00, www.beyeler.com, jusqu’au 30 janvier.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°563 du 1 novembre 2004, avec le titre suivant : ArchiSculpture : pour le plaisir de la forme

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