A.R. Penck

Du champ des signes

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 25 mars 2008

Apparu sur la scène internationale au milieu des années 1970, le peintre, sculpteur, théoricien et musicien A.R. Penck est l’une des grandes figures de l’art germanique. Ses origines est-allemandes et son passage à l’Ouest ont modelé sa démarche.

J' ai choisi le nom de A.R. Penck comme pseudonyme parce que Penck était un scientifique et un intellectuel important du xixe siècle qui a réussi à analyser objectivement les relations causales entre les choses sans pour autant présenter un point de vue démagogique. » Ainsi s’explique en 1979, le peintre et sculpteur A.R. Penck, mais aussi théoricien et musicien, figure majeure du néo-expressionnisme germanique, un mouvement qui s’est développé à la fin des années 1970 dans le contexte généralisé d’un retour à la peinture et au figurable après la domination des avant-gardes minimales et conceptuelles.

Il invente un répertoire de formes peintes qui structurent chaque toile selon un système complexe
Né Ralf Winckler, en 1939 à Dresde, Penck garde de son enfance quelques souvenirs déterminants : l’incendie de sa ville natale en 1945, ses jeux au milieu des ruines et la découverte d’un livre sur les animaux préhistoriques. Quoique très attaché à Dresde, Penck qui est autodidacte ne cesse d’avoir les yeux et l’esprit tournés vers l’Ouest. Parce qu’il y multiplie les contacts et y expose dès les années 1970, le régime le radie de la liste officielle des artistes et l’interdit d’exercice. En 1980, n’y tenant plus, Penck rejoint l’autre Allemagne.
Les premières « figures/structures » ou images du monde qu’il peint en 1962-1963 sont autant d’« images de synthèse » d’une réflexion sur la peinture qui prend forme en 1965 dans un manifeste intitulé Systèmes et peintures du monde. Il y conçoit notamment un système de figuration qui s’appuie sur un ensemble de signes simples et élémentaires, délibérément limité, fait de figures filiformes, de dessins symboliques et de lettres au tracé géométrique. Le tout compose un répertoire récurrent de formes peintes, le plus souvent brunes, noires et rouges, qui structurent chaque toile selon un système rigoureux et complexe, comme un écho de la fascination qu’exercent sur l’artiste les théories et méthodes de programmation des informations en usage dans les sociétés modernes.

Passé à l’Ouest, A.R. Penck apparaît comme une figure emblématique de la résistance
En 1973, Penck entame la série des Standart dont les images représentent la stratégie de survie du peintre, puis, dès 1974 il développe la série des Mike Hammer, formellement encore plus fouillée. Passé à l’Ouest, A.R. Penck apparaît très vite comme la figure emblématique d’un art conçu comme l’expression d’une résistance et n’a de cesse de décliner ses personnages archétypaux en très grand format et dans des toiles très colorées.
Invité de toutes les grandes manifestations internationales, A.R. Penck – qui s’est installé à Dublin – multiplie peintures, sculptures et gravures. S’il affectionne notamment le monumental, il n’en réalise pas moins une importante œuvre graphique qui offre à voir comme un condensé formel et schématique des éléments de son langage.
En 1996, souhaitant rendre hommage à la France qui l’a très tôt accueilli, il salue Sartre et Rimbaud dans ses tableaux et crée une sculpture très expressive, Der Französe, taillée à la tronçonneuse, qui en dit long sur sa filiation expressionniste. Rétrospective, l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris est la première qui lui soit consacrée en France.

A.R. Penck : artiste ou graffitiste ?

Apparue sur la scène internationale à la fin des années 1970 dans la simultanéité de l’art graffiti, l’œuvre de A.R. Penck aurait pu y être assimilée. Le recours à des figures schématiques, fondées sur un vocabulaire formel élémentaire, accessible à l’entendement de tous dans l’immédiat de leur découverte, y aurait contribué. D’autant que la façon du peintre d’emplir le plus souvent le champ iconique sur un mode saturé n’est pas étrangère à celle pratiquée par des artistes comme Jean-Michel Basquiat, Keith Haring ou autre artiste underground. Là où tout diverge, c’est le fondement de la démarche de Penck au regard de la spécificité de la situation historique, politique et culturelle de l’Allemagne. Dans la façon aussi où son œuvre puise ses racines dans cette tradition artistique qu’est l’expressionnisme.

Dans sa peinture, tout est mentalisé, maîtrisé
Par ailleurs, son statut d’exilé et sa réflexion d’une « sorte de physique de la société humaine », comme il le dit, le rattachent à une forme de pensée qui se sert du signe comme instrument symbolique à l’analyse et à l’illustration de son concept du Standart. C’est dire si sa démarche qui est savamment échafaudée et étayée par un discours théorique est pleinement conceptuelle.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser à première vue d’une œuvre de Penck, si elle offre à voir une manière archaïque, rien n’y relève d’une forme instinctive ou empirique. Tout y est mentalisé, délibéré, maîtrisé et chacune de ses compositions ne laisse aucun espace au hasard ou à l’accident. « J’appartiens aux artistes pour lesquels le thème est important », déclarait Penck en 1984. Non qu’il ne le soit chez les graffitistes mais il est traité de façon individualisée, dans un raccourci d’image et une immédiateté du sens, alors que chez l’Allemand, il ressort d’une réflexion d’ensemble. Rien n’y est appréhendé – encore moins exécuté – au coup par coup mais dans le déroulement complexe d’une pensée globale que corrobore le titre même de l’exposition parisienne « Peinture – Système – Monde ».

Biographie

1939
Naissance de Ralf Winckler, allias A. R. Penck, à Dresde.

1955-1956
Dessinateur dans une agence publicitaire.

1968
Première exposition personnelle à Cologne. Utilise pour la première fois son pseudonyme.

1972
Participe à la Documenta V de Kassel.

1980
Il « passe » en Allemagne de l’Ouest.

1981
La fondation Goethe lui décerne le prix Rembrandt à Bâle.

1988
L’Académie des beaux-arts de Düsseldorf le nomme professeur de peinture.

2000-2008
Expositions aux États-Unis et en Allemagne. A. R. Penck vit et travaille en Irlande.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°601 du 1 avril 2008, avec le titre suivant : A.R. Penck

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