Mercredi 23 octobre 2019

Aman-Jean, dans le secret des femmes

L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 465 mots

La peinture d’Edmond Aman-Jean (1858-1936) plonge immédiatement celui qui la regarde dans l’atmosphère très proustienne de la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle, celle des salons feutrés, des conversations et des rêveries de femmes poudrées dont on sentirait presque les parfums. D’abord passionné de peinture italienne, Aman-Jean découvre Puvis de Chavannes et s’intègre rapidement dans le milieu des artistes et écrivains symbolistes.
Il expose dans les salons de la Rose Croix, mais aussi au salon de la Nationale, avec succès. Portraitiste à la mode – femmes d’artistes, personnalités de la scène parisienne –, il réalise entre
le début des années 1890 et 1913 ses plus belles compositions, décrivant un univers poétique peuplé de femmes méditatives et inaccessibles. En une cinquantaine d’œuvres issues de collections publiques et privées, dont quelques très beaux tableaux comme Tête de femme au chapeau blanc ; Jeune fille au paon ; Portrait de femme ou encore Intimité, où l’artiste surprend deux femmes entre lecture et confidence, alanguies dans un salon.
Les pastels (1900-1910) sont remarquables. Cette technique permet à l’artiste d’approcher au plus près les sentiments qu’il souhaite exprimer. L’impénétrable mystère de la pensée se traduit dans le flou du pastel, l’imprécision des contours estompés, le traitement vaporeux et sensuel de la touche. La Femme au gant, le regard perdu dans le vague, semble chuchoter, vouloir partager son secret avec celui qui la regarde. La section suivante de l’exposition est consacrée aux portraits mondains, très posés (Miss Ella Carmichaël ; La Princesse Potemkine). L’activité d’Aman-Jean est interrompue pendant la Première Guerre mondiale, et les années qui suivent marquent la fin de sa « grande période ». L’artiste ne s’intéresse pas aux avant-gardes, critique violemment les modernes (le cubisme et surtout Picasso), défend l’ancienne peinture et continue à peindre comme il a toujours peint, imperméable aux évolutions artistiques. Sa pâte s’épaissit – seule preuve qu’il soit au courant des recherches du fauvisme… –, mais ses œuvres ne sont plus « habitées ». Mis à part le tableau visible à Orsay (Portrait de Thadée Jacquet, 1892), l’œuvre inégale d’Aman-Jean (les tableaux tardifs présentés en fin d’exposition et ceux accrochés autour du cloître sont peu convaincants) est méconnue.
Cette exposition offre de vraies découvertes – dont une atypique Scène de rue sur peau de tambourin – et révèle un artiste doué, souvent inspiré, mais qui s’est enfermé dans un genre et un style sans jamais oser, savoir ou vouloir en sortir. Cet hermétisme à toute modernité l’a cantonné, comme beaucoup d’autres (Carolus-Duran), au rôle de peintre mondain et l’a précipité dans cet oubli que l’exposition du musée de la Chartreuse vise à réparer aujourd’hui.

« Aman-Jean, songes de femmes », DOUAI (59), musée de la Chartreuse, 130 rue des Chartreux, tél. 03 27 71 38 80, 18 octobre-18 janvier, cat. 152 p., 30 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Aman-Jean, dans le secret des femmes

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