Vendredi 14 décembre 2018

Adel Abdessemed, libérer le corps

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 avril 2004 - 396 mots

À peine avez-vous poussé la porte d’entrée de la grande salle du rez-de-chaussée du Frac Champagne-Ardenne, que vous voici comme emporté dans l’espace par la figure monumentale et démesurée d’un squelette aux formes humaines qui s’y trouve en lévitation. Suspendu à deux mètres du sol, long de dix-sept mètres, comme propulsé par le disque à pales d’un réacteur d’avion silencieux accroché derrière lui, Habibi – c’est son nom, littéralement « mon chéri », emprunté à une chanson d’amour de la diva libanaise Fairuz – est l’une des œuvres d’Adel Abdessemed que l’on peut voir à Reims. Né à Constantine en 1971, cet artiste qui a quitté l’Algérie en 1995 et que l’on a vu notamment à la Biennale de Venise l’été dernier développe une œuvre à fleur de peau dont l’un des sujets récurrents est celui du corps libéré de toutes contraintes. La figure en apesanteur de ce squelette en est comme l’expression mise à nu, proprement désincarnée, survolant avec une tranquille sérénité le monde d’ici-bas. Métaphorique d’une invitation à un voyage non seulement intérieur mais supérieur, elle fait du lieu d’exposition lui-même cet endroit unique où le corps est en refuge et la pensée en suspension, un espace inédit où l’on peut tout réinventer, un topos où le désir n’est brimé par aucune barrière. La démarche d’Abdessemed – qui en appelle tour à tour à l’installation, à la vidéo, au dessin, à l’écriture – repose avant tout sur le désir de « changer les gens », leur donner à repenser leurs relations et leur regard sur le monde. Pour le voir à distance comme il en est du squelette, ou au ras du sol, comme tous ces chats que l’artiste a filmés dans la cour de son atelier de Berlin et qui ponctuent l’espace de l’exposition. À ce propos, le film projeté en très courte boucle sur grand écran, intitulé Real Time, qu’il a présenté à Venise et qui montre une performance d’accouplements réalisée dans une galerie à Milan, sont pour lui des images électrochocs, d’une pudeur extrême, qui invitent le regardeur à la réhabilitation d’une forme de douceur et d’intimité. Pour ne pas dire de l’idée de pure beauté – et comment ne pas songer à nombre de références picturales toutes aussi subtiles et sensuelles ?

« Adel Abdessemed », REIMS (51), Le Collège, Frac Champagne-Ardenne, tél. 03 26 05 78 32, 23 janvier-25 avril.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°557 du 1 avril 2004, avec le titre suivant : Adel Abdessemed, libérer le corps

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