Lundi 10 décembre 2018

7 clefs pour comprendre la nature dans l’art contemporain

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 18 avril 2013 - 1406 mots

Plusieurs expositions mettent actuellement en valeur l’inépuisable
source d’inspiration qu’est encore aujourd’hui la nature pour les artistes contemporains.

1 - Mona Hatoum
Web
, 2006

Les toiles des araignées répondent à une logique immuable et à une stratégie redoutable. Seule l’influence de substances comme la caféine ou des drogues peuvent pervertir les schémas de ces constructions éphémères, comme des tests scientifiques l’ont démontré, images à l’appui. Mona Hatoum a ici fait réaliser en cristal les perles d’eau de rosée ou de pluie qui font parfois apparaître les pièges mortels. Pour cette artiste d’origine palestinienne née au Liban qui a souvent dénoncé l’emprisonnement et les régimes oppressifs, à travers une œuvre forte et engagée, le « motif » de la toile d’araignée répond aux grilles de ses encagements les plus célèbres. Hatoum rend un hommage cristallin autant à ce système quasiment infaillible de prédation qu’à la figure paradoxale de l’araignée, vulnérable et létale à la fois. Toute l’ambivalence du monde naturel est ici résumée :
derrière la beauté et le raffinement de cette construction, se dissimule une cruauté vénéneuse. Elle a utilisé d’ailleurs en 2011 une toile semblable pour Conversation Piece II, tendant son piège de cristal entre six sièges d’époque semblables à ceux utilisés dans les sommets diplomatiques. Une mise en garde sans ambages.
> « Fragile/Murano », Musée Maillol, Paris-7e, jusqu’au 28 juillet 2013.

2 Martine Aballéa
Le Jour et la Nuit, 2006

L’œuvre de Martine Aballéa est traversée de part en part par l’image de la nature. Des paysages bleutés, des sous-bois magiques, des clairières subliminales « habitent » ses photographies, ses décors et autres fantasmagories visuelles. Lorsqu’elle a répondu à la commande du Mobilier national, elle a puisé l’arbre dans son répertoire de motifs et sélectionné ses couleurs fétiches (bleu, rose et vert tendre) pour penser le recouvrement en tapisserie de Beauvais de deux fauteuils Louis XVI. Le Fauteuil de jour et le Fauteuil de nuit (2006) se répondent, positif et négatif d’une même image. Ce sont des champs de fleurs contemporains qui reprennent la tradition des tapisseries de verdure, « all-over » réparti uniformément qualifié aussi de mille-fleurs.
Les paradis de Martine Aballéa sont comme des visions idéalisées de la nature, rehaussées de ponctuations colorées comme on retouchait auparavant une carte postale. Elle parvient à transformer, par ces jeux de surface et le truchement du tissage et des quarante teintes employées ici, ces royales assises en espaces contemporains, dansants et vibratiles.
> « Gobelins par nature. Éloge de la verdure », Galerie des Gobelins, Paris-13e, jusqu’au mois de janvier 2014.

3 - Eva Jospin
Forêt, 2013

Avec cette carte blanche offerte par la Galerie des Gobelins, Eva Jospin impose un nouvel artisanat dans cette noble demeure : celui du haut-relief en carton. Sur plus de sept mètres de long, se déroulent les méandres d’un sous-bois aux détails raffinés et innombrables. Depuis quelques années, la jeune artiste ne cesse de faire pousser ses forêts, délicats assemblages éphémères. Des heures de travail pour parvenir à créer cette nature monochromatique, mais néanmoins enchanteresse. La nature est ici une vision, un écran sur lequel projeter son imaginaire.
La nature continue aujourd’hui à susciter des vocations chez les jeunes artistes. Elle n’est jamais un sujet éculé. Réaliser un paysage aussi complexe et précieux dans un matériau d’emballage qui n’a aucune pérennité, c’est bien sûr aussi réfléchir à la disparition des arbres, à l’ordre de nos priorités entre consommation et respect de l’environnement. Avec un « twist » d’émerveillement en plus, parce que penser le respect de la nature ne veut pas toujours dire se voir dicter une leçon de morale, mais bien plutôt penser autrement.
> « Carte blanche à Eva Jospin », Galerie des Gobelins, Paris-13e, jusqu’au 22 septembre 2013.

4 - Cécile Beau
Suma, 2010-2013

La forêt est un lieu décidément inspirant pour les artistes. Cécile Beau – découverte dans l’un des modules du Palais de Tokyo l’an dernier – a créé la sienne de toutes pièces, une forêt de poche à regarder non pas de haut, mais bien au ras du sol. Ce changement de perspective donne alors à ces arbres miniatures une force, une densité, dans un hommage à la nature, à sa résilience et à sa pugnacité. L’artiste accompagne cette sculpture vivante d’arbres et de lichens d’une bande-son qui sonne étrangement.
Entre la sonorité d’une forêt « naturelle » et la vision de cet environnement artificiel, entre échantillon témoin et vestige d’un biotope disparu, le spectateur évolue, contourne, scrute, fouille. Qu’il soit « rabaissé » à hauteur de racines, c’est une manière de lui réapprendre à voir sans dominer, en révisant ses principes environnementaux dont on voit bien aujourd’hui qu’ils ne fonctionnent pas dans le bon sens. Il y a toujours quelque chose d’émouvant avec une sculpture naturaliste, poussant envers et contre tous dans l’espace de l’art, comme une force de résistance qui sert de modèle.
> « L’arbre qui ne meurt jamais », Neuilly-sur-Seine (92), jusqu’au 30 juin 2013.

5 - Samuel Rousseau
L’ Arbre et son ombre, 2013

Le vidéaste joue aux illusionnistes avec son installation L’Arbre et son ombre. Sur son arbre, nulle feuille, nulle sève vitale. À partir de la projection de cette ossature naturelle, il greffe un cycle de vie par le truchement de l’image vidéo et fait pousser puis mourir un feuillage.
Samuel Rousseau adapte ici en mode numérique les saisons, thème classique de la peinture de paysage du XVIIe siècle, condensées en une réflexion mélancolique. L’œuvre a demandé une conception complexe, mais, comme avec la nature, elle apparaît dans une désarmante simplicité. Un cycle de vie et de mort en memento mori high-tech qu’on ne se lasse pas d’observer, une histoire connue et reconnue qui de tout temps a guidé les hommes.
> « L’arbre qui ne meurt jamais », Neuilly-sur-Seine (92), jusqu’au 30 juin 2013.

6 - Carole Collet
Biolace, 2010-2012

Si de nombreux artistes visuels privilégient le paysage pour exprimer leur intérêt et même leur fascination pour la nature, les designers ont tendance à opter pour les processus naturels. C’est en les détournant, en observant leur logique implacable qu’ils parviennent à engendrer des formes inédites. Si les dentelles végétales de Carole Collet ne sont encore que des fictions, il y a fort à parier qu’elles seront un jour une réalité tangible. Comme ses consœurs artistes, Collet joue le vrai et le faux pour interroger nos codes éthiques vis-à-vis de la nature en s’inspirant des développements actuels de la recherche. Aujourd’hui, des textiles amincissants existent, alors pourquoi ne pas envisager des plantes aux super-pouvoirs ? Carole Collet a inventé une fraise noire, un épinard « goldnano », un basilic et une tomate pas vraiment « normaux » interrogeant autant nos limites que les visions des industriels. Quelle que soit la voie choisie, elle témoigne de l’immuable champ de référence et d’inspiration de la nature.
> « En vie, le design de l’ultime », Espace Fondation EDF, Paris-7e, jusqu’au 1er août 2013.

7 - Tomás Libertíny
Vessel #1, 2011

Cette fois-ci, la nature fait son œuvre, littéralement. Tomás Libertíny, artiste slovaque, jeune trentenaire déjà collectionné par le MoMA de New York et le Musée Boijmans Van Beuningen aux Pays-Bas, a « dirigé » soixante mille abeilles pendant deux mois. Elles ont réalisé entièrement ce vase haut de cinquante centimètres. En termes de stratégie, l’organisation du travail des colonies d’abeilles constitue un modèle du genre que louait déjà Virgile.
Aujourd’hui, elles sont menacées par bien des pesticides employés par l’agriculture industrielle. Paradoxalement, c’est en milieu urbain qu’elles sont le plus en sécurité ! Libertíny orchestre cette collaboration avec minutie pour créer un objet d’art capable de durer deux mille ans. Une longévité touchante face à l’espérance de vie fugace de ces travailleuses infatigables auxquelles l’artiste rend hommage en même temps qu’il célèbre leur talent naturel.
> « En vie, le design de l’ultime », Espace Fondation EDF, Paris-7e, jusqu’au 1er août 2013.

Autour des expositions

Informations pratiques
« Fragile/Murano. Chefs-d’œuvre de verre de la Renaissance au XXIe siècle », Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, Paris-7e, jusqu’au 28 juillet 2013, www.museemaillol.com
« Gobelins par nature. Éloge de la verdure XVIe-XXIe siècles », Galerie des Gobelins, 42, avenue des Gobelins, Paris-13e, jusqu’au mois de janvier 2014 ; et « Carte blanche à Eva Jospin », jusqu’au 22 septembre 2013, www.mobiliernational.culture.gouv.fr 
« L’arbre qui ne meurt jamais », Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine (92), jusqu’au 30 juin 2013, www.neuillysurseine.fr
« En vie, le design de l’ultime », Espace Fondation EDF, 6, rue Récamier, Paris-7e, jusqu’au 1er août 2013, http://fondation.edf.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°657 du 1 mai 2013, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre la nature dans l’art contemporain

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