Mercredi 21 février 2018

En direct de la Biennale de Venise : vendredi 5 juin

La Wallonie Sème la Zizi nie

Par Simon Hewitt · lejournaldesarts.fr

Le 5 juin 2009

VENISE (ITALIE) [05.06.09] - \"WHAT ARE YOU DOING TO THE BIENNALE !?\" Ce coup de gueule tonitruant, précédé d'un AAAAAaaaagh digne d'un film d'horreur, fracassa le calme de la conférence de presse inaugurale, où une cent-cinquantaine de journalistes somnolaient doucement depuis midi, à l'écoute de Paolo Baratta, Président de la Biennale.

'Cent sexes d'artistes'

L'auteur de cette interrogation belliqueuse, vêtu d'un T-shirt et d'un short vaguement radicaux (quoique non sans rappeler la tenue de Roman Abramovitch sur ces lieux il y deux ans), fut prestement évacué par deux hôtesses (avec étonnamment peu de mal – faut dire qu'elles étaient belles).

Mais revenons, de cette brebis galeuse, à nos moutons. Construire des Mondes ! Voilà la devise de cette 53e Biennale, martelée par son directeur artistique, Daniel Birnbaum, quelques minutes plus tard. "L'euro-centricité, c'est fini" déclara-t-il. "Le monde de l'art est désormais totalement multicentrique. Comment vivre ensemble ?"

Vaste question, en effet, à laquelle la communauté francophone de la Belgique allait répondre à sa façon, comme nous le verrons.

Le matin avait débuté – pas bien tôt, rassurez-vous – par une autre conférence de presse d'une autre Biennale, celle de Lyon (qui arrive en septembre). Pour son patron, le sémillant Thierry Raspail, il s'agissait moins d'annoncer des nouvelles alléchantes (quoique le maintien de son budget à 6 millions d'euros mérite sûrement d'être signalé, vu les temps qui courent), que d'un exercice en damage limitation, après le désistement tardif de Catherine David, son présumé Curator, because affectation au Ministère de la Culture.

Affectation qui, par ailleurs, ne devait pas empêcher Catherine David de se présenter à l'Arsenal dès 14h15, sous les flashs crépitant de la presse jet-set, aux côtés de Son Altesse Sheikh Sultan Bin Tahnoon Al Nahyan, lors de sa tournée (de propriétaire) du stand artistico-publicitaire vantant les mérites culturels d'Abu Dhabi.

Avec les Emirats installés dans la Corderie, de l'autre côté du bassin, les états du Golfe entraient en force à la Biennale, accompagnés par d'autres débutants plus exotiques les uns que les autres (Gabon, Monténégro, Comores…). La construction du monde en pleine action, quoi.

Rassurée – après une première visite au galop de l'Arsenal et des Giardini – par cette multicentricité galopante, la foule s'en allait sereinement vers son premier cocktail de la soirée. Le long de la Riva del Sette Martiri, baignée au soleil sous le regard hautain de ces yachts de milliardaires, tout fut calme et volupté… jusqu'à l'apparition d'un petit bateau, tanguant dangereusement sous le poids du scandale et de sa bannière rouge sang annonçant CENT SEXES D'ARTISTES.

La foule s'arrêta, prit son verre de champagne, s'interrogea sur ce vernissage en plein quai. Où était cette exposition ? Où se trouvaient-ils, tous ses sexes ? Sur le bateau ?

Que nenni. D'exposition, point. Une belle farce à la belge, financée par sa Communauté Francophone, autrement dit par nos amis Wallons.

Jacques Charlier, l'artiste responsable, se hissa sur une "bite d'amarrage" et dénonça la censure de son exposition par Daniel Birnbaum et la Ville de Venise, au nom du "sens commun de la pudeur."

Il faut dire que ces dessins loufoques, à l'humour décap(ot)ant, visibles dans un album de cartes postales vendu 10 euros, n'avaient rien de l'obscénité érigée en art par Jan Fabre à l'Arsenal ou Takashi Murakami à la Dogana. Bref, pas de quoi fouetter une chatte, et d'ailleurs la « sexpo » s'est déjà déroulée à Linz, à Bergen, à Metz, à Anvers et à Belgrade (comme le confirma Sonja en serbo-croate).

Selon Enrico Lunghi, nouveau patron du Mudam de Luxembourg, Venise serait "fermée à l'art contemporain… la Biennale, ça leur bourre les hôtels, et c'est tout !"

Plus virulent encore, Lino Polegato – dont l'expo Cul-de-Sac (des dessins à la craie sur les murs d'impasses de la ville) fut également censurée – traita Venise de "trou du cul."

Remis à la presse (elle fut soigneusement montée, cette non-exposition), un communiqué au nom de "L'Observatoire de la Liberté de Création" raillait un "camouflet à l'histoire de l'art" dû aux "bigots" de la Biennale, avant de conclure que "L'intégrisme n'est pas que religieux !"

Et Charlier d'évoquer la "talibanisation" de la Biennale, en relevant, ô perfide infidèle, que l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan venaient d'y arriver.

Aïe aïe aïe ! Qu'elle était loin, notre harmonie universelle et notre meilleur des mondes….

Je rentrais chez moi d'un pas lourd et désespéré.

Puis, ô miracle, cent mètres plus loin, le Pavillon du Maroc ouvrait ses portes devant moi, tel un sésame, révélant les œuvres joyeusement colorées de Fathiya Tahiri et de Mahi Binebane. En fait, ce "pavillon", c'était la chiesa di Santa Maria della Pietta.

L'art marocain dans une église !?

"Pourquoi pas?" me sourit-on à l'accueil. "C'est ça, la tolérance !"

Légende Photo : 'Cent sexes d'artistes' - tous sur le quai devant le bateau du scandale - &copy photo : Simon Hewitt

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