Vendredi 23 février 2018

Du neuf dans les musées

L'ŒIL

Le 1 février 2008

Cet hiver, trois nouveaux lieux viennent enrichir le réseau déjà très dense des musées de province. Si Saint-Etienne et Roubaix célèbrent les noces de l’art et de l’industrie qui sont au cœur de leur histoire, Douai ressuscite une collection de sculptures longtemps vouée à l’oubli.

Saint-Etienne capitale du ruban, des armes et du vélo
Le Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne constitue la mémoire d’une ville et d’une région qui ont été au cœur de la révolution industrielle. Ses collections illustrent les deux grandes industries traditionnelles stéphanoises, le ruban et les armes, ainsi que l’industrie plus récente du cycle. La métallurgie et la mine, mais aussi la fabrique de ruban, connaissent un essor considérable à la fin du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe siècle. Un premier Musée de Fabrique, vitrine de l’industrie d’art locale, est créé en 1833. Puis les collections réunies par les notables de la ville sont installées dans un Palais des Arts flambant neuf, beau bâtiment en pierre, d’ordonnance classique, construit au cœur de la ville. Le destin du musée bascule lorsque Marius Vachon, dont le rapport au ministère met en lumière le retard de la France en matière de formation artistique dans les métiers d’art, choisit Saint-Etienne pour mettre ses idées novatrices en pratique. En 1889, il transforme l’ancien musée en Musée d’Art et d’Industrie conçu comme lieu de conservation, mais surtout de formation et d’émulation. Le conservateur Maurice Allemand, à partir de 1947,  installe une section de cycles et une galerie de mine dans les soubassements du musée, tout en constituant un vaste fond d’art moderne. Le développement des collections exigera par la suite leur répartition en plusieurs lieux : le Musée d’Art moderne, qui ouvre en 1987 et le Musée de la Mine, commencé en 1991.
Le Palais des Arts quant à lui ne correspondait plus du tout aux besoins et aux normes d’un musée moderne. Il a nécessité une rénovation profonde menée à bien par le Cabinet Wilmotte sous la responsabilité de Fabrice Drain en  accord avec la conservatrice Nadine Besse. Il s’agissait non seulement de restaurer un édifice vétuste et de le munir d’équipements modernes, mais encore de le restructurer : création et agrandissement d’escaliers, extension vers l’arrière, réaménagement du sous-sol. Le parti muséographique a été de remettre les objets dans leur contexte d’origine. Ainsi,  le produit fini est toujours présenté face à son processus de production et de commercialisation, amplement explicité par les éléments informatifs (panneaux, écrans tactiles, films...) qui jalonnent le parcours. La dimension pédagogique est une des priorités du musée, tant dans la présentation que par les actions menées auprès de tous les publics. Le mobilier muséographique est de type industriel, vitrines ou tables sobres et massives comme celles des ateliers d’armuriers. Les collections représentent les trois fleurons de l’industrie locale. Les cycles ont été installés dans les salles voûtées du sous-sol. Toute l’histoire du vélo y est retracée, des premières machines (monocycle de Brescia de la deuxième moitié du XVIIIe siècle) aux plus récentes productions. La part belle est faite aux grandes marques stéphanoises d’hier et d’aujourd’hui (Vélocio, Mercier, Manufrance...). La section des rubans présente toutes les étapes des métiers de la soie : création, programmation des machines, production rubanière. Spectaculaire, la salle des métiers à tisser contient des machines anciennes hautes de plus de cinq mètres. Une mezzanine correspondant à la soupente des ateliers offre une vue extraordinaire sur leurs mécaniques. Ces métiers sont actionnés tous les jours par d’anciens passementiers. Un lien vivant est ainsi créé entre les savoir-faire traditionnels et le public. Le musée possède la plus importante collection de rubans au monde : 1,5 million d’échantillons indexés. Une sélection est présentée dans des meubles à tiroirs et le visiteur peut ainsi découvrir leur incroyable diversité de motifs, de techniques et de couleurs. Le département des armes, le plus important après celui du Musée de l’Armée, fut initié par l’achat en 1851 de la collection du maréchal Oudinot. Il retrace l’évolution technologique des armes à feu, du Moyen Age à nos jours, tout en exaltant leur aspect.

Roubaix, portrait d’une ville en sa piscine
La réussite du nouveau Musée d’Art et d’Industrie de Roubaix tient à l’association singulière d’une collection et d’un lieu, l’ancienne piscine, l’une et l’autre fortement représentatifs de l’identité de la ville. Le fonds, initié en 1835 par des industriels roubaisiens, fut installé en 1889 dans l’Ecole nationale des Arts industriels, jusqu’à la fermeture du musée en 1940. Les collections sont alors laissées à l’abandon, dispersées, pillées. Lorsqu’en 1989 Bruno Gaudichon est pressenti pour redonner vie au musée, il choisit de l’installer dans l’ancienne piscine. Ce choix va s’avérer des plus judicieux car il inscrit le projet au cœur même de l’histoire de la ville. En effet, cette piscine est chargée d’une haute valeur symbolique et affective pour les Roubaisiens. Construite entre 1927 et 1932 par l’architecte lillois Albert Baert, la « plus belle piscine de France » répond à la mission d’exemplarité voulue par Jean Lebas, maire de Roubaix, capitale du textile et « ville sainte du socialisme ». La municipalité voulait offrir à la population en grande partie ouvrière vivant dans des habitats insalubres, un établissement d’exception, répondant à des exigences d’hygiène, de confort, de compétition sportive, mais aussi de qualité esthétique. La piscine était aussi le seul lieu où toutes les classes sociales pouvaient se mélanger. Baert a remarquablement servi le fonctionnement social souhaité par les édiles. Non seulement par le nombre et la qualité des équipements (baignoires, douches, bains de vapeur, réfectoire, salon de coiffure, manucure...) mais aussi par le symbolisme idéaliste qui commande toute l’architecture, dans le plan comme dans le décor. S’inspirant du plan des abbayes cisterciennes, Baert organise son bâtiment autour d’un jardin claustral. La structure ménage un parcours initiatique qui mène le visiteur de l’entrée, conçue comme un pronaos, au bassin inscrit dans une grande nef basilicale illuminée par deux grandes verrières figurant le soleil levant et le soleil couchant. De multiples motifs symboliques, souvent d’origine franc-maçonne, émaillent la décoration de ce temple Art Déco de la pensée progressiste et démocratique. Fermé en 1985, ce monument cher au cœur des habitants renaît aujourd’hui sous forme de musée. Cette conversion a été confiée à l’architecte Jean-Paul Philippon, qui avait déjà travaillé à celle de la gare d’Orsay en musée. Les collections ont pris place dans les structures existantes, réadaptées aux besoins de la muséographie. Ainsi, les cabines de douche et de déshabillage ont été transformées en vitrines pour les objets d’arts appliqués, la collection Beaux-Arts se déploie dans les ailes autrefois dévolues aux baignoires, et la sculpture monumentale se reflète dans le miroir d’eau du bassin. Les arts du textile constituent évidemment le point fort du musée, avec notamment une richissime « tissuthèque » et une collection de prêt-à-porter qui réunit les grands noms de la création contemporaine. La médiation culturelle est, comme à Saint-Etienne, un élément capital pour ce musée qui multiplie les échanges avec les écoles, les entreprises, les créateurs et qui consacre la moitié de son budget de fonctionnement à son projet pédagogique.

A Douai, un vaisseau de lumière pour la sculpture du XIXe siècle
La restauration et l’ouverture au public de l’église du Musée de la Chartreuse de Douai est l’aboutissement d’un projet qui remonte aux années 50. L’ancien musée ayant été bombardé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ville avait racheté le couvent des Chartreux pour reloger les collections. Si l’ensemble des salles sont alors remises en état, l’église, qui sert de remise pour les sculptures, est laissée en ruines. « Toutes les sculptures, explique l’actuelle conservatrice Françoise Baligand, exposées au vent, à la pluie, aux pigeons, sous les fenêtres ouvertes, avaient la même couleur noire. Il fallait les frapper du doigt pour savoir s’il s’agissait de marbre, de plâtre ou de bronze. C’est de résurrection qu’il faudrait parler ! » Cette résurrection est liée à une évolution du goût. La statuaire du XIXe siècle, qui était tombée en disgrâce, est à nouveau valorisée. L’ouverture du Musée d’Orsay, avec son allée de sculptures, fut le signe éclatant de cette évolution. Mais avant cela, en 1982, les conservateurs de la région Nord-Pas-de-Calais avaient organisé une exposition, « De Carpeaux à Matisse », qui révélait au public les fleurons de la collection de Douai. Il faudra pourtant attendre encore dix ans pour que la rénovation du lieu soit réellement envisagée. Un concours est alors lancé.
Le lauréat, Jérôme Habersetzer, a basé son projet muséographique sur la lumière qui afflue par les baies vitrées et transfigure l’espace de l’église, étroit et tout en hauteur, scandé de superbes pilastres. Les murs ont été passés à la chaux, le sol a reçu un pavage de pierre blanche. Et les sculptures, posées la plupart sur des socles blancs, ont pris place dans la nef resplendissante alors que les objets d’art ont été placés dans les cinq chapelles latérales. La collection contient de nombreuses œuvres d’artistes originaires de la région, certains ayant même commencé leurs études dans les écoles académiques de Douai. C’est le cas de Théophile Bra, artiste romantique par excellence, mystique et visionnaire, dont la Bibliothèque de la Ville conserve des milliers de feuilles fiévreusement couvertes d’écrits et de dessins (L’Œil n°509). Il est ici représenté par plusieurs œuvres dont un Ange en adoration  et un très beau Torse de Christ qui témoignent, de même que La Foi  et L’Eglise  d’Antonin Moite, du  renouveau de la sculpture religieuse à l’époque romantique. La collection rend hommage aux gloires du Second Empire, Charles Cordier, Ernest Carrier-Belleuse ou Jean-
Baptiste Carpeaux, originaire de Valenciennes, dont le saisissant Pourquoi naître esclave ?  est une des pièces maîtresses du musée. La sculpture naturaliste est également bien représentée, notamment par le Belge Constantin Meunier. Parmi les nombreuses nudités chastes, lascives ou héroïques qui composent cette « galerie », en contrepoint de leur blancheur et du rouge des terres cuites, le noir Enfant prodigue  de Rodin prend un relief extraordinaire. On croirait entendre son cri s’élever vers la hauteur des voûtes. Car c’est le dialogue si émouvant des sculptures avec l’espace et la lumière qui a été ici privilégié et pleinement réussi.

Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne, 2 place Louis Comte, 42000 Saint-Etienne, tél. 04 77 49 73 00 ou www.st-etienne.fr. Ouverture le 7 décembre. Horaires : tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h. Au programme, une grande exposition « Habits de recherche », approche interactive des nouveaux textiles à partir des travaux d’Elisabeth de Senneville. Jusqu’au 22 avril 2002.

Musée de la Chartreuse, 130, rue des Chartreux, 59 500 Douai, tél. 03 27 71 38 80. Ouverture des salles de sculptures et d’objets d’art le 15 décembre. Horaires : tous les jours sauf le mardi, de 10h à 12h et de 14h à 17h, le dimanche de 10h à 12h et de 15h à 18h.

Musée d’Art et d’Industrie, La Piscine , 23, rue de l’Espérance, 59100 Roubaix, tél. 03 20 69 23 60. Horaires : tous les jours sauf le lundi, de 11h à 18h du mardi au jeudi, de 11h à 20h le vendredi, de 13h à 18h le samedi et le dimanche.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°532 du 1 décembre 2001, avec le titre suivant : Du neuf dans les musées

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