Yann Kersalé - Le siège des lumières

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 23 avril 2008

Œuvres, projets, croquis recouvrent les murs de la vieille maison de ville transformée en atelier. Ici répète un éclatant orchestre de diodes, ampoules, brindilles...

Il tient dans ses mains plusieurs formes identiques, en plexiglas, qui ressemblent à des oiseaux. Il les examine sous toutes les coutures puis les assemble pour ne former qu’une seule pièce, laquelle sera, le moment venu, éclairée par une flopée de diodes électroluminescentes. Ce jour-là, Yann Kersalé découvre le prototype d’un futur « objet lumineux » qui viendra par centaines habiller la totalité de la carapace de la Philharmonie de Paris, cette salle tant attendue que s’apprête à construire son ami l’architecte Jean Nouvel et qui devrait être livrée à l’horizon 2012. « Ces oiseaux dessinent une sorte de constellation, souligne Kersalé. Ils servent surtout de signal : en dehors des périodes de concert, la lumière oscillera de tons froids, de l’argentique à l’ambre ; en revanche, dès qu’un concert aura commencé, elle virera immédiatement au rouge chaud et statique. Ainsi, tout le monde sera prévenu ! »
Nous sommes dans l’atelier de Yann Kersalé, à Vincennes. L’artiste ès lumières artificielles a investi, il y a vingt-cinq ans, le rez-de-chaussée de cette vieille maison de ville, dont il a, au fil du temps, grappillé les dépendances. Celle-ci loge aujourd’hui une équipe de huit personnes, un pool du lux qui mixe graphistes et techniciens, tous bidouilleurs de talent. Une fois franchie l’entrée, le visiteur fait encore quelques pas avant d’avoir une vue plongeante de l’atelier, vaste pièce oblongue qui ouvre sur un jardin.
Des collaborateurs sont rivés à leurs écrans d’ordinateur. Au centre, se déploie une table de réunion. Alentour, l’espace est truffé d’esquisses grand format, de photographies de réalisations, d’échantillons de matériaux et d’objets lumineux, identifiés ou pas. À la proue de ce navire, une maquette de bateau : le « Breton » Kersalé est adepte d’une embarcation bien particulière et plutôt exigeante, le Dragon. Ainsi est l’antre de cet alchimiste de la lumière, lui dit, en riant, « éclairagiste » ou « lampiste », entendre : « celui qui est chargé de l’entretien des lampes ». « Je suis un plasticien qui n’est reconnu que du crépuscule à l’aube », dit cet ancien étudiant aux Beaux-Arts de Quimper, qui a toujours voulu se tenir à l’écart du circuit des galeries et des musées. En clair : s’extraire du marché pour conserver sa liberté.

Sa victoire de Normandie
Son travail se divise en deux parties. L’homme intervient soit sur l’existant, paysage ou bâtiment, soit en amont, lors d’un concours d’architecture par exemple. Dans le premier cas, la méthode Kersalé est parfaitement rodée. « Chaque site a sa propre résonance, estime l’artiste. Le premier repérage a toujours lieu en pleine journée, au moment où le soleil, mon principal concurrent, a un angle de tir très « lavant » [traduction : « qui éclaire largement »]. C’est à cet instant que l’on peut jauger la forme d’un bâtiment et surtout en percevoir la présence. La nuit, il est impossible de la percevoir, or elle est primordiale pour éviter, plus tard, toute dérive « décorativo-pâtissière ». Mais sa toile de fond est bien la nuit et son travail consiste à mettre en exergue certains éléments de l’architecture : « La lumière révèle l’objet à travers des formes que l’on n’imaginait pas exister. »
Parfois, Kersalé n’hésite pas à « détourner » la commande. Ainsi, à Saint-Nazaire, en 1991, au lieu de l’éphémère son et lumières requis, il convainc la mairie d’opter pour une installation pérenne qui met en scène le patrimoine industriel de la ville : le port et sa clique d’entrepôts, de grues et de ponts roulants. La Nuit des Docks était née. Trois ans plus tard, il nimbe le majestueux pont de Normandie d’un halo bleu et aérien, dont l’intensité varie selon le flux automobile.
L’ouvrage propulse l’oiseau de nuit en pleine lumière. Kersalé œuvre désormais sur des bâtiments neufs, à commencer par ceux de Jean Nouvel. Suivront ceux de l’architecte américain Helmut Jahn ou du Français Rudy Ricciotti. Pour la tour de la Sparkasse à Pforzheim (Allemagne), ville jadis dédiée à la taille des pierres précieuses, il habille l’édifice d’une « rivière verticale », suite d’ondoiements opalins comme autant de métaphores de l’eau. Pour la tour Agbar, hissée par Jean Nouvel à Barcelone, il use de la trichromie – bleu/vert/rouge – et la fait vibrer en un jeu de couleurs primaires et complémentaires. Pour le futur siège de Bouygues Telecom enfin, à Boulogne-Billancourt, dont les fondations sortent à peine de terre, Kersalé a imaginé non pas une tour avec un logo, mais une tour qui serait elle-même un logo : « La métaphore d’un téléphone portable étant pour moi cette multitude d’ondes sonores qui traversent le ciel en tous sens, nous avons conçu une animation de ciels, en mélangeant des photographies de nuages prises d’avion et des clichés des cieux changeants de la baie des Trépassés, près de la pointe du Raz. »

Laboratoire en plein air
L’objectif de Kersalé est d’introduire de la matière. « Avant Rodin, la sculpture était de la statuaire, explique l’artiste. Rodin, lui, est le premier à avoir pris conscience de la matière, à lui avoir donné une forme quasi vivante. Dans ma recherche, il y a, en toute modestie, un vrai travail de sculpture, un rapport de creux et de bosses. J’interpelle la matière existante, je me l’approprie et, grâce à la lumière, j’en crée une nouvelle… »
Les « sculptures » de Kersalé apparaissent entre chien et loup et s’évanouissent dès potron-minet. « Un peu comme la Spiral Jetty de Robert Smithson qui émerge ou disparaît sous l’eau du Great Salt Lake, fait remarquer l’artiste. C’est exactement ce qui me plaît chez les artistes du Land Art, cette notion d’éphémère, de fragilité. »
Aux esquisses réalisées in situ et aux photomontages succèdent scenarii, synopsis et autres story-boards, puis des dessins grands formats « passés au noir », en l’occurrence imprimés en négatif afin de simuler la nuit. Ce sont ces derniers que Kersalé recouvrira de couleurs invraisemblables imitant la lumière artificielle, tandis qu’en parallèle entre en scène l’outil informatique : de l’image 3D au film d’ambiance.
L’artiste est passionné par la technologie. Il s’empare d’une minuscule mallette noire et l’ouvre. À l’intérieur, sa palette d’enlumineur : des diodes de couleur, des réflecteurs, un variateur. Il fait des essais de lumière et les décrypte : « Les nouvelles techniques offrent des possibilités inouïes. Avec, par exemple, des diodes plates à écran ou des miroirs de concentration, on peut inventer de nouvelles peaux aux édifices. Donner de l’intelligence, de la sensibilité, de la poésie, c’est, à coup sûr, éviter de tomber dans le gadget électrique », assure Kersalé. Il parle de la lumière par analogies musicales, évoque le « tempo », le « chorus », voire l’« orchestre ». Tire aussi les mots du vivant, dit « pulsions cardiaques », « respirations » ou « gestations » lorsqu’il décrit les différentes séquences d’un programme informatique. Ainsi en fut-il de la gigantesque verrière du Grand Palais (1987), à Paris, habillée de bleu et qui « respirait comme un poumon ».
À l’arrière de l’atelier, le jardin est un vrai laboratoire en plein air. Y sont plantés une multitude de prototypes et de maquettes, certaines grandeur nature. Ici, un totem fait d’éclats de plexiglas et de miroirs qui accrochent la lumière ; là, une boîte opaque (« une chambre sourde ») pour réaliser des expériences. Ailleurs, quelques « brindilles lumineuses », lesquelles sont allées fleurir le jardin du musée du Quai Branly pour y dessiner « un lac virtuel ». En tout, mille trois cents « joncs » dont l’éclat varie en fonction de la météo : turquoise (synonyme d’« évaporation ») lorsqu’il fait chaud, bleu (« pluviométrie ») lorsqu’il mouille et blanc (« glace ») lorsqu’il fait froid.
Yann Kersalé n’a qu’un regret : « Au début des années 1980, j’étais persuadé que le territoire de la nuit allait devenir une partie intégrante de la vie quotidienne d’une ville. » Il a vite déchanté et peste encore contre la « sodiumisation » de moult bâtiments officiels, « cette abondante lumière jaune sodium qui dégouline sur les monuments historiques ». D’où sa lutte pour une « désacralisation de la lumière ». Une lutte toutefois sans réel forcing : « Je n’ai pas l’intention de devenir le Monsieur Soleil de la nuit. »

Biographie

1955
Naissance de Yann Kersalé.

1978
Diplôme national supérieur d’expression plastique aux Beaux-Arts de Quimper.

Depuis 1983
Atelier à Vincennes.
Prototype de mise en lumière intérieure de la Tour Eiffel.

1985
Auditorium de Quimper.

1993
Théâtre Temps à l’Opéra de Lyon.

1998-1999
Basilique Saint-Denis à Paris.
2006
L’Ô, mise en lumière du musée du Quai Branly.

2007
Atelier à Douarnenez.

2008
Projets « Convergence » sur la Grand-Place de Bruxelles.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : Yann Kersalé - Le siège des lumières

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