Vendredi 23 février 2018

PAROLES D’ARTISTE

Wolfgang Tillmans

« Encourager le visiteur à utiliser ses yeux »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2008

À la galerie Chantal Crousel, à Paris, Wolfgang Tillmans (né en 1968 en Allemagne) compose comme à l’accoutumée un accrochage où prévaut la diversité des techniques et des échelles. Au centre de l’espace se dressent des tables inattendues, où se mélangent des documents de diverses natures.

Les documents – photos, articles de presse, photocopies… – disposés sur les tables présentées dans l’exposition se réfèrent tous à des questions sociales telles la religion, la politique ou la sexualité…
Les tables sont une manière de parler de choses que je ne peux pas aborder dans des images isolées. Au cours de la décennie écoulée, j’ai été frappé par la manière dont la politique s’est déplacée, avec la soudaine émergence de pensées fondamentalistes, et d’hommes revendiquant des vérités absolues. Cela aurait été impensable sous cette forme au cours des années 1990… Sur ces tables sont donc juxtaposées différentes affirmations de vérités, des exemples absurdes ou négatifs, mais aussi des tentatives générales pour localiser et comprendre où nous sommes, et ce qui se passe. Tout cela a trait à la possibilité d’avoir des opinions différentes.

Vous avez déclaré que « les yeux sont un formidable outil subversif ». La subversion est-elle au fondement de votre démarche ?
Il y a comme une note positive dans le terme subversif, et je dois faire attention à cela. Mais vous pouvez défier toutes les structures ou systèmes de valeur seulement en regardant ou en lisant les choses que l’on vous a toujours présentées comme étant des faits naturels, et qui ne sont donc pas  censées être soumises à un examen visuel. L’armée, par exemple, est un système visuellement très élaboré, mais que vous n’êtes pas supposé étudier, car au moment où vous le regardez comme une création formelle, cela devient un objet et perd de son pouvoir. Je ne cherche pas à changer absolument les valeurs, mais plutôt à encourager le visiteur à utiliser ses yeux avec sa propre évaluation et à ne pas avoir nécessairement confiance en tout ce qui est donné. Sur les tables, on peut trouver le sujet extrêmement sérieux ou voir cela comme un arrangement désinvolte. De même qu’une chose aussi éphémère qu’une photocopie peut être transformée en un immense et sublime tirage photographique (Wald (Rheinshagen), 2008).

Quand avez-vous commencé à utiliser des photocopies ?
J’y suis venu à la fin des années 1980, c’était mon médium originel. L’image sur un simple morceau de papier a pour moi un intérêt essentiel. Récemment, j’ai utilisé un grand nombre de ces photocopies agrandies en tirages photographiques ; le médium s’en retrouve comme surclassé. Avec ce transfert, le paysage atteint une sorte de kitsch romantique et se dote d’une nouvelle charge émotionnelle. En même temps, ces œuvres ne sont pas si romantiques, elles sont assez dures à travers la lumière, et comportent un aspect rugueux. Trop souvent, les images photographiques sont uniquement vues en tant que scènes ou images d’information ; il faut voir aussi ce qu’elles nous apportent en tant qu’objet. Peut-être ai-je toujours gardé cela à l’esprit parce que je viens de la photocopie ?

Dans l’exposition figurent différents types d’œuvres : des images représentant des personnes, des lieux ou des détails, mais aussi des travaux abstraits comme les Urgency (2006) ou les Paper Drop (2006), et cette série de tirages pliés ne montrant que de la couleur (Lighter, 2008). Ces travaux abstraits sont-ils une autre façon de capturer le réel ou bien des recherches
plastiques ?
Ils sont une façon de faire des images qui développent mon alphabet. Je ne peux dépeindre des choses que je ne serais pas capable de percevoir ; toutes ces images tirent donc leur origine de la réalité. Les Urgency sont toujours issues d’un jeu de l’œil avec le réel. On y trouve des allusions au physique et à la corporalité. Mais elles nient le propos de la photographie de représenter la réalité en disant « je suis ici moi-même la réalité ». Les Lighter, qui jouent avec des pliages, sont seulement « là », elles-mêmes, et rejettent complètement toute représentation de la beauté.

L’idée de surface est-elle importante ?
Oui, la surface est toujours un défi car les gens pensent que c’est superficiel. Je ne dis absolument pas que tout ce qui est superficiel est bien, mais cette constante insistance sur la haute et la basse culture est ridicule. Et puis les choses changent tout le temps. Ce qui paraît important aujourd’hui pourra sembler pompeux dans dix ans. J’aime garder toujours ce genre de distinctions flottantes.

WOLFGANG TILLMANS. STRINGS

Jusqu’au 25 octobre, galerie Chantal Crousel, 10, rue Charlot, 75003 Paris, tél. 01 42 77 38 87, www.crousel.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-13h, 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°287 du 19 septembre 2008, avec le titre suivant : Wolfgang Tillmans

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