Vendredi 20 septembre 2019

Rétrospective

Poésie de la photographie

Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2010 - 757 mots

Le Jeu de paume, à Paris, décrypte de façon pointue l’œuvre d’André Kertész,
l’un des photographes majeurs du XXe siècle.

PARIS - En 1912, à Budapest, un agent de change, âgé de 18 ans, prend sa première photo avec son appareil ICA : trésor de l’histoire de la photographie, Le Garçon endormi, une miniature maîtrisée, introduit la rétrospective « André Kertész » (1894-1985) qui célèbre, au Jeu de paume, à Paris, le 25e anniversaire de la disparition de cette figure de l’avant-garde moderniste du XXe siècle. Ce contact d’époque fait partie de centaines de vintages, souvent inédits tels que le superbe autoportrait de couple Langymanyos, Budapest, 1920, ou l’image gémellaire Place de la Concorde, Paris, 1928, venus pour la plupart de musées et de collections privées américaines. Une première en Europe. Plus vaste que la rétrospective tenue à la National Gallery of Art de Washington (2005), cette exposition, qui ira à Winterthour, Berlin et Budapest (la plus chère aussi du Jeu de paume, avoisinant 350 000 euros selon Marta Gili, sa directrice), veut décrypter un œuvre entier méconnu. Solitaire, sentimental, Kertész apparaît comme un expérimentateur inclassable, libre dans ses choix. « Impossible de mettre un nom sur son style. Il n’existe pas d’unité dans son travail, ce qui a parfois contraint à regrouper des images », analysent Michel Frizot et Annie-Laure Wanaverbecq, historiens de la photographie et co-commissaires de l’exposition. Les cadrages en plongée alternent avec l’insolite ou les géométries brisées. « Cliché après cliché, les articulations de sa démarche, mises en évidence au plus près de sa biographie, font comprendre un travail d’esprit poétique », ajoute Marta Gili. Souvent, une image matrice est recadrée comme le démontrent le plan resserré sur les Mains de (sa) mère (1919), les variantes de l’autoportrait Élisabeth et moi, (1933), une vue de toits de New York (1947) éclatée en gros plans sur des cheminées, un motif récurrent. 

Entre ombre et lumière
Ponctuée de focus thématiques – les cartes postales, l’édition, les Distorsions (1933) –, la scénographie muséale retrace soixante-dix ans d’un parcours artistique entre ombre et lumière. L’histoire mélancolique d’un Hongrois, photographe-né, qui tient son journal intime en images, des rues de Budapest au front russe où Kertész combat en 1914-1915. Puis du freelance, fêté à Paris où il s’est exilé en 1925, qui s’essaie au surréalisme, au fantastique social de Mac Orlan, au constructivisme. L’auteur de Chez Mondrian et Danseuse burlesque (1926) connaît un âge d’or quand il expose à la galerie Au sacre du printemps dès 1927 et innove avec La Fourchette (1928). Mutique, ce portraitiste interprète d’instinct l’univers de Calder, d’Eisenstein, de Léger et devient le pionnier du photojournalisme au magazine Vu en 1928. Arrivé à New York en 1936, l’illustrateur, naturalisé américain en 1944, s’étiole à l’agence Keystone et dans des magazines en vogue. Incompris, amer, il sera à contre-courant de la vision brutale qu’imposent après-guerre William Klein ou Diane Arbus. Cet « œil », qui a influencé Brassaï et Cartier-Bresson, se reconnaît dans Un nuage égaré, New York (1937). Pourtant ses photos d’ombres, sa vision de rues désertées telle que Manhattan Bridge (1937), montrent le précurseur de Friedlander comme des contemporains Peter Hujar ou Gordon Matta-Clark. En 1963, le retraité, âgé de 68 ans, réactualise ses archives retrouvées en France qui font un succès au Museum of Modern Art (MoMA), à New York. Jusqu’à sa fin, André Kertész n’aura d’yeux que pour Élisabeth, sa femme et muse qu’il ressuscite dans les Polaroid de natures mortes des années 1980. En 1977, ce veuf crée la fondation new-yorkaise André et Élisabeth Kertész où sont conservés ses tirages tandis qu’il fait don « au peuple français » de ses négatifs et ses archives en 1984. Des rétrospectives lui rendent hommage, à Paris, au Centre Pompidou en 1977, puis au Centre national de la photographie en 1987 et en 1990. Au Jeu de paume, le formidable cours magistral, fruit de quatre ans de recherches, est argumenté dans un catalogue richement illustré montrant des accointances avec Atget, August Sander ou Moholy-Nagy qui incitent à revenir sur la thèse d’un talent se tenant à l’écart de « toute influence artistique ».

André Kertész

Jusqu’au 6 février 2011, Jeu de paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris, www.jeudepaume.org, mardi 12h-21h, mercredi à vendredi 12h-19h, samedi et dimanche 10h-19h. Catalogue, coéd. Hazan/Jeu de paume, 360 p., 500 ill., 49 euros, ISBN 978-2-7541-0095-3

Commissaires : Michel Frizot, historien de la photographie et directeur de recherche au CNRS ; Annie Laure Wanaverbecq, historienne de la photographie et directrice artistique de la Maison Robert-Doisneau
Nombre d’œuvres : 320

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°332 du 8 octobre 2010, avec le titre suivant : Poésie de la photographie

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