Mercredi 20 novembre 2019

Paroles d'artiste - Anri Sala

« Rendre permanent l’instant d’un changement »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 7 juin 2011 - 803 mots

À la galerie Chantal Crousel, à Paris, Anri Sala (né en 1974) croise la musique et l’image, dans un enchaînement d’œuvres dans des moments et des lieux différents.

Frédéric Bonnet : Vous présentez dans cette exposition, entre autres, deux œuvres qui apparaissent comme des suites de projets déjà engagés auparavant : 5 Flutterbyes (2011), une œuvre sonore inspirée de Madame Butterfly et initialement créée pour l’opéra Il Tempo del Postino (2009), et le film Le Clash (2010) qui fait suite à une performance élaborée pour la manifestation « Evento », à Bordeaux, en 2009. S’agit-il de développement de projets au long cours ?
Anri Sala : Le film Le Clash n’est certainement pas une documentation de la performance, même s’il partage la même infrastructure. Pendant la performance, le public était situé juste en face du bâtiment en pensant que l’action était le son provenant de l’intérieur. C’est seulement plus tard, au passage de l’orgue de barbarie et de quelqu’un jouant de la musique avec un mécanisme installé dans une boîte à chaussure, qu’il se rendait compte que les sons en provenance du bâtiment venaient en fait de ces gestes-là. Dans le film, l’approche est très différente, car on ne peut pas avoir le même repère physique vis-à-vis du bâtiment : parfois il apparaît, parfois pas, et on est beaucoup en présence de l’orgue ou de l’homme à la boîte à musique. La composition n’est donc pas la même. Performance et film étaient pour moi un temps identique et pas une suite. Concernant 5 Flutterbyes, la manière dont j’ai enregistré la performance, suivie par un travail de mixage, avait pour but de créer un espace qui soit abstrait, c’est-à-dire en oubliant un peu la localisation des sopranos dans le théâtre.

F.B. : Pourquoi avoir lié ces deux œuvres qui, en raison de leur caractère sonore, se déclenchent l’une après l’autre ?
A.S. : Il y a plusieurs raisons à cela. Pour moi exposition égale liens. Quand je pense à une exposition, je ne réfléchis pas seulement à comment les pièces sont présentées, mais aussi aux liens qui se créent entre elles, et je souhaite exposer ces liens simultanément avec les œuvres. De plus, ici, la pièce sonore et Le Clash partagent au moins deux choses. Tout d’abord une mélodie qui les rapproche beaucoup plus de ce qui est normalement le cas entre une chanson punk et un opéra. Ce qui est intéressant, c’est qu’il existe très peu de chansons punks dans lesquelles il y a une mélodie continue. J’ai choisi Should I Stay or Should I Go parce que c’est la seule chanson que je connaisse chez les groupes punks que j’aime et qui comporte une mélodie reconnaissable tout au long de la chanson – ce qui je crois n’est pas le cas avec d’autres chansons, même des Clash, où il y a des ruptures de mélodie. Un autre point commun entre ces deux œuvres est la question de l’écho, mais pas tel qu’on en banalise souvent l’idée, comme la simple répétition de la même donne. Pour moi, l’écho est la poursuite et la reconsidération de la donne, qui crée un sentiment de lien à l’espace. Dans Le Clash il y a un écho entre le geste privé et le bâtiment public qui rejoue le geste privé ; et dans le cas de 5 Flutterbyes, Madame Butterfly n’existe pas en tant que personnage physique dans cette performance, elle existe dans le passage des voix, car ce sont cinq sopranos qui chantent à des moments très précis et pas en même temps. Il y a donc cette question de l’écho qui, au lieu de se répéter, poursuit plus loin une fiction, celle du personnage qui est lien et non pas corps.

F.B. : Dans l’enchaînement des œuvres y a-t-il une volonté d’organiser un temps de l’exposition ?
A.S. : C’est un travail que je poursuis à travers plusieurs expositions, et qui consiste à organiser une chorégraphie de l’exposition dans le temps, qui du coup génère une cartographie de celle-ci dans l’espace. Cela rejoint la question de comment exposer les liens et ne pas exposer les œuvres. J’expose également ici les photos de Why the Lion Roars (2011), une œuvre permanente, qui montre aussi des états de changements. Dans une salle de cinéma, la modification de la température extérieure faisait s’interrompre la diffusion d’un film, qui était alors immédiatement remplacé par un autre. Les photos documentent ces moments-là : l’instant même du passage à un autre film à cause du changement de la température. Il s’agit donc ici du contraire, puisque le procédé rend permanent l’instant d’un changement, alors que le reste de l’exposition amène un changement dans deux pièces qui, elles, sont permanentes.

Anri Sala

Jusqu’au 30 juillet, galerie Chantal Crousel, 10, rue Charlot, 75003 Paris, tél. 01 42 77 38 87, www.crousel.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-13h et 14h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°349 du 10 juin 2011, avec le titre suivant : Paroles d'artiste - Anri Sala

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