Dimanche 18 février 2018

Bâle

Paradoxe situationniste

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007

Le Musée Tinguely revient sur le mouvement contestataire et sa figure centrale, Guy Debord.

Bâle - Comment cerner, à travers une exposition, l’un des derniers mouvements avant-gardistes du XXe siècle et pas le moins complexe : l’Internationale Situationniste (IS) ? L’exercice est délicat d’autant qu’il met à jour un certain nombre de paradoxes. À commencer par le fait que l’IS prônait l’abolition de toute forme de représentation et celle de l’art. Elle se retrouve aujourd’hui au musée. Une hérésie ! Et pourtant, si l’IS, par le biais de sa critique fondamentale de la société de consommation, fut l’un des groupes les plus influents de l’après-guerre, il n’en reste pas moins aujourd’hui encore l’un des plus méconnus. Comment alors faire connaître son histoire si ce n’est au travers d’une exposition ?
L’une des stratégies des Situationnistes étant le détournement, les trois commissaires ont donc mis les pieds dans les plats de la présentation précédente – « Niki et Jean » –, dont subsistent d’ailleurs quelques reliefs. La scénographie s’articule évidemment autour de la personnalité et de l’œuvre du chef de file de l’IS, Guy Ernest Debord (1931-1994). Sont ainsi montrées quelques-unes de ses pièces-phares, dont le livre Mémoires, les douze numéros de la revue Internationale Situationniste, le tapuscrit de La Société du spectacle et le film In girum imus nocte et consumimur igni (1978), avec, en voix off, le ton monocorde de Debord, lequel revient sur la gloire passée de l’IS. Mais l’exposition se veut surtout didactique. Elle retrace avec moult documents le discours et l’utopie de ce mouvement, dont l’action culmina, à Paris, au moment des événements de mai 1968. « C’est en quelque sorte une initiation au Situationnisme, explique Juri Steiner, l’un des commissaires. Nous n’avons pas voulu prendre parti, ni prendre le sujet trop au sérieux, ni le sanctifier, mais simplement le retranscrire le plus “correctement” possible ». Qui plus est de manière chronologique, de 1957 à 1972 : des travaux des précurseurs de l’IS comme les Lettristes et le groupe CoBrA jusqu’aux topographies psychogéographiques issues de la pratique de la « dérive », cette « forme de mouvement qui, par son absence de but et de plans, se soustrait aux structures urbaines contraignantes fonctionnalisées ». Le visiteur peut ainsi observer à quel point l’urbanisme, ou plus exactement la critique de l’urbanisme en place, est une préoccupation majeure des Situationnistes dans leur quête pour « transformer le quotidien ». Au cœur de leur analyse sociale : l’étude poussée d’un « nouvel urbanisme ». En témoigne l’ensemble de maquettes et de lithographies de « villes de l’avenir » du Néerlandais Constant Nieuwenhuys, réunies sous le label « Nouvelle Babylone », recherches finalement très proches des réflexions du mouvement métaboliste japonais des années 1960 (Kisho Kurokawa, Fumihiko Maki, Kionori Kikutake…).
Au fil des cimaises, on découvre l’existence d’une section alsacienne, baptisée « Les Enragés », ainsi que des pièces peu connues comme celles du groupe Spur, collectif d’artistes munichois proche de l’IS. On redécouvre aussi les films de Jean-Isidore Goldstein, alias « Isidore Isou ». Si la présence de ces œuvres apporte quelques clés, certaines absences également. Exemple : pas un mot ni une image n’évoquent les Nouveaux Réalistes ou Jean-Luc Godard et la Nouvelle Vague. Rien de plus normal, les Situationnistes les détestaient. Au final, les mots conservent tout leur poids. Le temps, en revanche, est beaucoup moins tendre avec la production « artistique ». Ainsi les céramiques du Danois Asger Jorn paraissent-elles aujourd’hui bien pauvres. Sans doute Guy Debord l’avait-il auguré lorsqu’il décida d’exclure de l’IS plusieurs de ses membres, dont Constant et Jorn. Selon lui, ces derniers n’entendaient pas renoncer à la pratique artistique mais « seulement » révolutionner l’art. Debord, lui, ne rêvait que d’accentuer sa visée politique. En vain.

L’INTERNATIONALE SITUATIONNISTE (1957-1972)

Jusqu’au 5 août, Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage 1, Bâle (Suisse)tél. 41 61 681 93 21, www.tin guely.ch. Catalogue In girum imus nocte et consumimur igni, the Situationist International (1957-1972), en allemand et en anglais, éd. JRP/Ringier, 256 pages, 29 euros, ISBN 978-3-905770-14-8.

IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI

- Commissaires de l’exposition : Heinz Stahlhut, Juri Steiner et Stefan Zweifel - Scénographie : Musée Tinguely - Nombre de pièces : 340 - Nombre de sections : 8

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°258 du 27 avril 2007, avec le titre suivant : Paradoxe situationniste

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