Rétrospective

Londres accueille enfin Beuys

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005

Dix-neuf ans après la mort de l’artiste, la Tate Modern organise la première grande exposition personnelle de l’Allemand. Un œuvre essentiel du XXe siècle.

LONDRES - Chapeau de feutre et gilet de chasse. Voix grave, ton flegmatique et regard profond… Le ténébreux Joseph Beuys (1921-1986) est auréolé d’une légende unique dans l’histoire de l’art d’après-guerre. Il a cependant fallu attendre dix-neuf ans après la mort de l’artiste allemand pour qu’une exposition d’envergure lui soit dédiée sur le sol anglais, chose faite avec la rétrospective que lui consacre actuellement la Tate Modern de Londres.
Beuys incarne le chaman, et son magnétisme dépasse très vite les frontières de la ville de Düsseldorf, en Allemagne, où il enseigne la sculpture dans les années 1960-1970, pour atteindre une dimension internationale. À 19 ans, durant la Seconde Guerre mondiale, Beuys est pilote de bombardier dans la Luftwaffe. Son avion est abattu en 1943, et il est alors recueilli par les Tatars, qui soignent ses plaies à l’aide de graisse animale et de rouleaux de feutre. Présentée à la Tate Modern, The Pack (1969) est une allusion directe à cet épisode de la mythologie beuysienne : 24 luges surmontées d’un rouleau de feutre, d’un rond de graisse animale et d’une torche sortent d’un bus Volkswagen. L’œuvre réunit les matériaux dont l’artiste use comme d’un alphabet dans son travail, mais aussi le motif de la croix, qui nous ramène aux notions de soins.
Cette histoire de sauvetage en Crimée est aujourd’hui considérée comme inventée de toutes pièces par l’artiste pour donner plus d’épaisseur encore au personnage... Mais loin du simple effet marketing, cet épisode constitue avant tout une clef permettant au public d’entrer, par le biais d’une fiction, dans l’œuvre de cet artiste allemand capital pour l’évolution des mentalités et des formes artistiques dans la seconde moitié du XXe siècle. Joseph Beuys a fait évoluer la notion de sculpture, a chargé les matériaux d’énergie et donné à l’action artistique une portée sociale, tout en militant pour le mouvement écologique bien avant que cela ne soit à la mode. Actions ou conférences, art ou position sociale ont émaillé la vie artistique de cet infatigable prêcheur, dont on parcourt ici les tableaux noirs où sont inscrites les étapes de son raisonnement.
L’artiste-philosophe, qui tint en haleine de son vivant d’innombrables étudiants et d’amateurs d’art, a joint également la pratique à la théorie. Il a ainsi fait planter des arbres dans sa ville de Düsseldorf, mené campagne en faveur de la démocratie directe ou tout simplement illustré sa pensée en s’enfermant plusieurs jours durant avec un coyote dans une galerie new-yorkaise. Présente dans l’exposition londonienne, la vidéo I like America and America likes me résume bien ce que représentaient à ses yeux les valeurs américaines. Radicalement anti-Minimal, Joseph Beuys résiste à ce qu’il considérait comme la vacuité de la sculpture américaine par le biais d’installations comme Valeur économique : un ensemble d’étagères sur lesquelles se trouve stockée une nourriture de survie, alors qu’au mur sont accrochées des toiles représentant des scènes de loisirs. Survie, contexte de guerre, privations, blessures, mais surtout soins, guérison, sensualité et douceur..., la mythologie personnelle de Beuys est parfaitement lisible à la Tate Modern et les énergies qui se dégagent des matériaux en sont presque palpables. Que ce soit par la parole, en actions ou en volumes, avec les installations ou les vitrines, les éléments d’une révolution politique et sociale se dégagent en douceur des œuvres. Quant à l’humanité, elle est vue comme muselée avec la pièce centrale, Earth I et Earth II : il s’agit d’une série de massives pierres volcaniques couchées au sol et surmontées d’un morceau de feutre censé museler toute velléité d’expression. « Joseph Beuys » : une exposition qui éloigne donc de l’exubérance ambiante et ramène à l’essence des choses.

JOSEPH BEUYS : ACTIONS, VITRINES, ENVIRONMENTS

Jusqu’au 2 mai, Tate Modern, niveau 4, Millbank, Londres, tél. 44 207 887 8888, www.tate.org.uk, dimanche-jeudi 10h-18h, vendredi-samedi 10h-22h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Londres accueille enfin Beuys

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