Art contemporain

Les paysages calligraphiés de Babi Badalov

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 26 mars 2024 - 1379 mots

Exilé politique à Paris après des années d’errance, l’artiste né en Azerbaïdjan déploie ses compositions graphiques sur des tissus ou à même le mur. Le Musée des beaux-arts de Lausanne reçoit en ce moment le « xenopoète » pour une grande rétrospective.

C’est par le collectif d’artistes Société réaliste (Ferenc Gróf et Jean-Baptiste Naudy), que le galeriste Jérôme Poggi a rencontré Babi Badalov, il y a dix ans. « À l’époque, Babi vivait dans un minuscule appartement du quartier de la Goutte d’or, à la limite de l’insalubrité, décrit Jérôme Poggi, en se remémorant sa visite. On ne voyait rien de son travail dans cet espace étriqué. Et puis il a ouvert un placard, sur les étagères duquel il y avait des piles de tissus. Il en a sorti un, l’a déplié (Jérôme Poggi fait un geste ample de prestidigitateur). Puis un autre, et un autre encore, et ainsi de suite pendant trois heures : une montagne de textiles étalés a recouvert le lit. J’étais fasciné. Le lendemain, je devais me rendre à la foire Contemporary Istanbul. J’ai immédiatement choisi quelques pièces que j’ai emportées, pliées dans ma valise ». Faciles à empaqueter, les peintures sur tissu de Babi Badalov sont en effet parfaites pour limiter les frais de transport sur les foires. Jérôme Poggi les a ainsi présentées à plusieurs reprises sur son stand, devenant au passage expert en ­repassage minute. Mais la compatibilité de ses œuvres avec le monde marchand est bien la dernière préoccupation de Babi Badalov. Le haut du corps tatoué des poings jusqu’au cuir chevelu, le sexagénaire, crâne glabre et paire d’anneaux en argent aux oreilles, affiche un style punk anarchiste assez éloigné de toute considération commerciale. Né en Azerbaïdjan en 1959, dans un milieu rural conservateur où son homosexualité était taboue, Badalov a très vite rejoint Bakou, la capitale, puis Saint Pétersbourg, et de là, San Francisco, New York, Londres… Il a connu, au cours de ses nombreuses errances, les centres de détention où échouent les migrants sans papiers, les petits boulots et les grands moments de solitude. Laissant toujours tout derrière lui, et même une partie de sa dentition, dans des passages à tabac qu’il ne racontera pas, car il se livre peu. Sa vie, placée sous le signe de l’exil et de l’effondrement du régime soviétique est un chaos mouvant qui ressemble à son œuvre. Ou le contraire ?

une jungle de mots à première vue inextricable

Depuis février, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne accueille sa première exposition en Suisse. Pierre-Henri Foulon, récemment nommé au poste de conservateur pour l’art contemporain, a confié à l’artiste l’espace projet du MCBA, au rez-de-chaussée. L’exposition rassemble dessins, peintures sur toiles et sur tissus et livres d’artiste. Badalov a conçu sur place un immense manifeste combinant des calligraphies à même le mur et des peintures sur tissus. L’écriture foisonnante recouvre ainsi l’architecture par petits blocs de sens comme un collage géant. Les jambes des lettres parfois se prolongent en figures, greffant le dessin sur l’alphabet pour composer des paysages graphiques. L’ornemental croise le conceptuel, les alphabets (cyrillique, latin, persan, russe…) et les lexiques s’hybridant de façon quasi organique, créant une jungle de mots au premier regard inextricable.Pierre-Henri Foulon s’est passionné pour cette œuvre proliférante et pour cette tentative « d’étranger la langue ». Le titre de ce solo à Lausanne, « Xenopoetri », résume à merveille la démarche de Badalov. À quelques heures du vernissage, ce dernier ne tient pas en place, esquissant pour donner le change des entrechats fébriles. Au moment de prendre le micro, debout face à une audience attentive qui découvre son installation, il est visiblement ému. « Mon travail, lance-t-il d’une voix rauque, est pour tout le monde. Les chauffeurs de taxi, les étudiants, les boulangères… Je suis un missionnaire, je fais du “propagand’art”. C’est pour créer un dialogue, pour provoquer, comme un écho. » Comment s’adresser à celui dont on ne parle pas la langue ? Cette question est au cœur de l’œuvre de Badalov.Jérôme Poggi a une inspiration en découvrant le mural de Badalov au Musée cantonal des beaux-arts. « Ce serait parfait pour la bâche de chantier du Centre Pompidou pendant les travaux, s’exclame-t-il soudain. J’envoie un message à son directeur. » Affaire à suivre… En France, on a déjà vu les compositions graphiques et les jeux sémantiques de ­Badalov en grand, au Palais de Tokyo, dont l’artiste a investi quatre pans de murs en 2016 dans le cadre du programme Œuvres in situ/Anémochories.Devenu président du centre d’art parisien, Guillaume Désanges, avec son complice d’alors, le commissaire d’exposition François Piron, a joué un rôle clef dans la reconnaissance du travail de Babi Badalov en France. Tous deux ont ainsi inventé pour l’artiste azéri un appareil critique célébrant « la manière dont la non-maîtrise d’une langue réinvente nos relations au savoir, mais aussi aux autres et au monde, sur le mode de l’étrangeté, de l’altérité et de la poésie ». Guillaume Désanges a également invité Badalov pour une exposition à La Verrière, l’espace d’art de la Fondation Hermès, à Bruxelles, en 2019, dans le cadre du cycle « Matière à panser ».

scène russe alternative des années 1980 à leningrad

Jean-Max Colard, responsable du service de la Parole/Département culture et création du Centre Pompidou, voit dans Babi Badalov l’un des représentants de ce qu’il appelle la « littérature plasticienne ». Soit « une littérature qui ne vise pas forcément le livre comme terminus de la création littéraire (…), qui se répand sur les murs d’une exposition, sur les toiles des peintres ». Une œuvre, selon lui, d’autant plus contemporaine qu’elle entre en résonance avec la crise migratoire, cet état du monde qui fait les gros titres des journaux et auquel les musées commencent à s’intéresser, à travers des pratiques artistiques définies par l’expérience du déchirement et l’économie de moyens. Comment devient-on artiste quand on naît à Lerik à la fin des années cinquante, et que l’on parle, outre l’azéri, le dialecte maternel d’une ethnie perse minoritaire ? On sait que Badalov découvre la scène russe alternative à ­Leningrad [aujourd’hui Saint-Pétersbourg] dans les années 1980, et qu’il prend part à l’exposition « The New Artists from Saint Petersburg » au Mucsarnok à Budapest (1990). Trois tableaux abstraits de cette période, empreints de l’héritage moderniste russe, figurent dans l’exposition du MCBA, à Lausanne, témoignant de ses recherches « avant que le langage devienne sa matière première », souligne Pierre-Henri Foulon. À l’instar de beaucoup de créateurs au moment de la chute de l’URSS, Badalov a rêvé des États-Unis comme d’un pays de liberté : il se rend à San Francisco dès le début des années 1990. Mais sa biographie, faute de repères précis, demeure très parcellaire. « Pour la reconstituer, je me suis beaucoup fiée à ses carnets, rapporte Élisa Lucot, aujourd’hui chargée de production à la Ferme du Buisson, qui a fait son mémoire de master sur « Badalov d’Est en Ouest ».C’est aux États-Unis, en Californie d’abord, puis à New York, où il se sent plus déplacé que jamais, qu’il va, à l’issue d’une crise identitaire personnelle, affirmer sa pratique et commencer à exposer en galerie. Il se définit alors en tant comme un « Art East », un de ses premiers néologismes emblématiques. On trouve aussi, dans sa production, des « Marx East », « Reform East », « Ling East » et bien sûr, des « Dada East ». C’est plus tard, une fois installé en France où il obtient le statut de réfugié politique, qu’il a recours de façon plus systématique à un « broken english » universel.Badalov arbore le visage de Pasolini tatoué sur la main et il voue un culte à Jean Genet, deux incarnations poétiques et radicales de la marginalité. Mais il semble ignorer les calligrammes d’Apollinaire ou les logogrammes de Christian Dotremont et n’élabore pas intellectuellement sa « poésie visuelle » imagée, qui parle donc pour lui. Dans son mémoire, Élisa Lucot, cite une phrase de Théodore Adorno qui éclaire la démarche de l’artiste : « Pour qui n’a plus de patrie, l’écriture est le lieu où il habite ». Entre de multiples cultures, en éternel étranger.

 

1959
Naissance à Lerik, en Azerbaïdjan
2010
Expose à Manifesta 8, Murcie (Espagne)
2011
Obtient le statut de réfugié politique à Paris
2014
Participe à « Disparité et Demande » , à La Galerie de Noisy le Sec
2016
Investit le grand escalier du Palais de Tokyo
2021
Achat d’œuvres par le Reina Sofia et le Stedelijk Museum
2023
Exposition monographique au Musée des beaux-arts de Lausanne
À voir
« Salut à toi »,
Transpalette – Centre d’art contemporain, 24 rue de la Chapelle, Bourges (18), jusqu’au 5 mai. Cette exposition collective autour du groupe punk Bérurier noir présente une fresque de 15 mètres de long réalisée par Babi Badalov.
À voir
« Babi Badalov. Xenopoetri »,
Musée cantonal des beaux-arts, Plateforme 10, Lausanne (Suisse), jusqu’au 28 avril.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°774 du 1 avril 2024, avec le titre suivant : Les paysages calligraphiés de Babi Badalov

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