Mercredi 18 septembre 2019

Le Salon du meuble de Milan oublie la crise

Or, argent, mode et luxe, l’édition 2014 de la manifestation internationale italienne prend la crise à contre-pied et livre aussi quelques belles inventions autour du verre et des arts de la table.

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 6 mai 2014 - 1358 mots

La 53e édition du Salon international du meuble s’est tenue du 8 au 13 avril à Milan, dans une ambiance faisant fi du contexte économique morose. Les matières nobles brillant de mille feux (or, argent, bronze…) et le verre ont envahi les stands, marqués par une forte présence asiatique, avec en particulier le jeune designer japonais Oki Sato.

MILAN - Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes : l’Italie est à nouveau « dirigée » – l’édition 2013 avait eu lieu dans un pays sans gouvernement – et, une fois n’est pas coutume, l’été est arrivé avant l’heure pour ce Salone Internazionale del Mobile (Salon international du meuble), 53e du nom, qui s’est déroulé du 8 au 13 avril à Milan. Pourtant, dans cette contrée écrasée par la dette et la crise économique, d’aucuns prédisent pour bientôt une situation équivalente à celle de la Grèce, voire pire. Et ce n’est sans doute pas un hasard si la nouvelle grande exposition annuelle du Triennale Design Museum, intitulée « Autarcie, austérité, autonomie », explore le design italien pendant trois périodes de crise : les années 1930, la décennie 1970-1980, et aujourd’hui (nous y reviendrons dans un prochain numéro).

Restent, semble-t-il, deux manières d’échapper à cette ambiance morose. La première consiste à « prendre de la hauteur » en se juchant sur des tabourets élevés et c’est facile tant ils sont légion, cette année, au Salon : Zeb de Barber & Osgerby (Vitra), Tibu d’Anderssen & Voll (Magis), Su de Nendo (Emeco), Twist d’Emilio Nanni (Zanotta), Revolver de Leon Ransmeier (Hay)… L’autre solution est de fermer purement et simplement les yeux et, à l’inverse, de la jouer carrément « bling-bling » pour sauver les apparences. Ainsi en est-il de Kartell, spécialiste transalpin du mobilier en plastique moulé, qui s’en donne à cœur joie avec un stand doré à l’excès baptisé « Precious » et imaginé par son mordant directeur artistique, le designer Ferruccio Laviani. Nouvelles finitions phares de la maison : l’or, l’argent, le bronze. Le tout brillant de mille feux, sinon frisant le mauvais goût.

La firme italienne est loin d’être isolée dans cette tendance. L’Anglais Tom Dixon qui, pour la première fois – consécration ou rentrée dans le rang ? – expose au Salon officiel, dans le parc des expositions de Rho-Pero, déploie ainsi une foultitude d’objets en laiton étincelant. Son compatriote David Adjaye décline, lui, une version cuivrée étincelante de sa chaise Washington (Knoll), tandis que l’Allemand Ingo Maurer arbore une vaste suspension Beyond Design faite de papiers dorés. Même la Néerlandaise Hella Jongerius, chez Artek, repeint d’or les montants des mythiques fauteuil 400 et tabouret 60 d’Alvar Aalto, lequel doit se retourner dans sa tombe…

S’il est, en tout cas, une partie du monde où le vent de la crise semble souffler moins fort, c’est bien l’Asie, présente en force dans la capitale lombarde sous la forme d’une multitude de pavillons « nationaux » : Hongkong, Thaïlande, Corée du Sud, Chine, sans oublier une énorme concentration nippone intitulée « Tokyo Imagine » et logée dans le vaste Padiglione Visconti, sis Zona Tortona.

Oki Sato en vedette
Comme à l’accoutumée, une poignée de designers se taillent la part du lion, cette année : l’Espagnole Patricia Urquiola (Moroso, Gan, B & B Italia, Boffi, Coedition), les Anglais Edward Barber & Jay Osgerby (Vitra, B & B Italia, Venini), l’Allemand Konstantin Grcic (Artek, Magis, Flötotto, Marsotto), le Néerlandais Marcel Wanders (Moooi, Gufram, Barovier & Toso), l’Espagnol Jaime Hayon (BD Barcelona, Paola C., Fritz Hansen, Bosa), ainsi que les Français Ronan & Erwan Bouroullec (Vitra, Glass Italia, Kvadrat). Ces derniers décrispent un brin leur esthétique habituellement au cordeau avec des figures inaccoutumées, comme la table Officina (Magis) au piètement en… fer forgé. Mais celui vers qui convergent tous les regards est, à n’en point douter, le Japonais Oki Sato, de l’agence tokyoïte Nendo. Les fabricants se l’arrachent : Emeco, Established & Sons, Tod’s, Scavolini, Cos, Alcantara, Camper… Le jeune designer nippon, 37 ans, a eu droit à une vaste exposition monographique au sous-sol d’un concept store temporaire de la marque Cos, filiale du groupe suédois H&M. Il y a en outre orchestré une séduisante scénographie mettant en scène une chemise blanche pour hommes. Prêt-à-porter encore pour Oki Sato avec une collection de sacs pour Colombo et cette commande du chausseur Tod’s : revisiter sa classique chaussure bateau.

On l’aura compris : le design poursuit son flirt avec la mode. Ainsi du fabricant de mosaïque Bisazza qui reprend en tesselles de verre des motifs historiques de la maison Émilio Pucci ; de Missoni Home qui dévoile une table signée Richard Ginori, et de Trussardi qui se lance dans le grand bain avec la collection « Trussardi Casa » (canapé, fauteuil, lit, luminaire, tapis…), sous la houlette de l’architecte Carlo Colombo. L’artiste milanaise Nathalie Du Pasquier, ancienne du groupe Memphis d’Ettore Sottsass, conçoit une collection pour le californien American Apparel. Jean Paul Gaultier, lui, imagine le miroir Diable pour Roche-Bobois, et Alexander McQueen une collection de tapis. La maison française Hermès est aussi de la partie, déployant dans le splendide palais Serbelloni, sur le Corso Venezia, ses dernières productions maison, parmi lesquelles des lampes décevantes : la compliquée Pantographe et la pâlotte Harnais dessinées par le maestro Michele De Lucchi, ainsi qu’une insignifiante Lanterne signée par l’artiste Yann Kersalé. À quand un vrai risque quant au choix d’un designer ?

Le verre plébiscité

Un matériau semble, cette année, recueillir la faveur des créateurs : le verre. Le Tchèque Lasvit exhibe une série d’étonnantes suspensions : Frozen de Maxim Velcovsky, Ice de Daniel Libeskind et Moulds de Jan Plechac & Henry Wielgus. Son confrère irlandais J. Hill’s Standard, lui, a passé commande aux Néerlandais Scholten & Baijings et à l’Italien Martino Gamper, lesquels livrent deux belles collections de verrerie pour la table, respectivement Elements et Cuttings. Autre surprise : le papier peint fait son grand retour sur le devant de la scène, qu’il soit géométrique, avec Claesson/Koivisto/Rune pour le Suédois Engblad & Co, chargé, avec Studio Job et Piet Hein Eek pour le Néerlandais NLXL, ou autre : Hermès, Timorous Beasties, Maison Martin Margiela pour Omexco…

Un Salon peut aussi, parfois, s’apparenter à la Petite Boutique des horreurs. À preuve : ce canapé signé Fernando et Humberto Campana, chez Edra, qui répond au doux nom de Bastardo – nul besoin de traduire –, sorte de vaste assise greffée de trois énormes saucisses (?) ; le sofa Onyx en carbone et lave de Volvic (sic), dessiné par le Peugeot Design Lab (un département du constructeur automobile), qui peut donner des cauchemars. Tandis que le méga-siège Mantaray (Sawaya & Moroni) de la méga-star de l’architecture mondialisée, Zaha Hadid, ressemble, vu de dos, à un gigantesque… fessier.

Heureusement, il y a aussi quelques coups de cœur. Notamment ce projet autour de la céramique développé conjointement par Maarten Kolk, 34 ans, et Guus Kusters, 35 ans, pour l’éditeur batave Thomas Eyck, et intitulé Withering Tableware, soit approximativement « Vaisselle se fanant ». Kolk et Kusters appliquent directement le motif dans le moule, lequel sera reproduit impeccablement sur le premier objet, puis se verra progressivement effacé sur les pièces suivantes. Pour l’orfèvre danois Georg Jansen, Aldo Bakker conçoit « Living », quatre beaux objets pour la table (carafe, sucrier, salière, huilier) en acier inoxydable. Enfin, le duo Raw Edges imagine un tapis The Lake Collection pour l’Italien Golran, aussi doux pour les yeux que pour les doigts, soie et laine étant tissées au Népal.

Et la crise au fait ? Mieux vaut en rire. En témoigne l’installation Delirious House de l’École cantonale d’art de Lausanne, dans laquelle un miroir prend peur chaque fois qu’une silhouette cherche à s’y refléter (Broken Mirror, Guillaume Markwalder et Aurélia von Allmen) et des lampes ne s’allument ou ne s’éteignent que si vous touchez leur ombre (Chiaroscuro, Léa Pereyre, Claire Pondard et Tom Zambaz). Que montrer de mieux, en guise de « clap de fin », que ce pouf en polyuréthane expansé The End, imaginé par l’artiste Maurizio Cattelan pour la célèbre firme italienne Gufram, dont la forme est, en fait, une… stèle funéraire. Une sorte d’épitaphe pour le design ?

Légende photo

La présentation de la nouvelle collection Moooi, via savona, lors du dernier salon du meuble de Milan. © Photo : Nicole Marnati.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°413 du 9 mai 2014, avec le titre suivant : Le Salon du meuble de Milan oublie la crise

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