Photographie

Larry Clark interdit aux mineurs

Le Journal des Arts

Le 19 octobre 2010 - 796 mots

L’exposition consacrée à Paris à l’œuvre de l’Américain offre une vision sur le quotidien violent d’adolescents.

PARIS - Des protestations politiques, une lettre ouverte émanant de l’Observatoire de la liberté de création, des photos publiées en riposte dans le périodique Photo et le quotidien Libération : la décision par la Ville de Paris, autorité tutélaire du Musée d’art moderne, d’interdire aux moins de 18 ans l’exposition « Kiss the past hello » du photographe et réalisateur américain Larry Clark suscite une polémique à tiroirs.

Pour la première fois sont exposés en France les inédits d’une œuvre vérité sur de jeunes junkies à la dérive : « des photos qu’on n’était pas censé faire d’une vie qu’on n’était pas censé avoir », rageait Clark dès 1963. Ces images scabreuses (telles qu’une « tournante » sur une ado « défoncée » ; une fille nue, ligotée, menacée par un revolver ou un shoot en amoureux) tombent sous le coup de la loi de protection des mineurs. Prévenant le risque juridique qui vaut déjà dix ans de procès aux responsables de l’exposition « Présumés innocents » (2000) présentée au CAPC-Musée d’art contemporain de Bordeaux, la Ville de Paris a choisi d’exposer l’œuvre intégrale moyennant l’exclusion d’un certain public.

« Mon travail, strictement autobiographique, porte sur les jeunes. Je suis triste qu’ils ne puissent voir cette exposition faite pour eux », déplore Clark, porte-parole de la culture rock et skate des ghettos américains. « En 2008, la FIAC [Foire internationale d’art contemporain] a dû retirer les photographies du Russe Oleg Kulik, nu avec des animaux. La Mairie de Paris n’est pas au-dessus des lois ; la censure aurait été de retirer ces images de l’œuvre de Clark », justifie Christophe Girard, adjoint à la culture.  Tenant lieu de catalogue, un livre d’artiste scellé et barré d’un avertissement est coédité par des galeries de l’artiste. Un tel avertissement placé à l’entrée de l’exposition aurait-il suffi, comme ce fut le cas en 2001 pour Nan Goldin, présentée par le Centre Pompidou ? L’article 227-24 du code pénal, promulgué en 2007, protégeant les mineurs de messages « à caractère violent ou pornographique », est-il obsolète à l’heure où Internet et la télévision les ont banalisés ? L’œuvre de Clark, mondialement reconnue et qui a influencé Martin Scorsese et Gus Van Sant, est-elle à classer « X » ?  À la Cinémathèque française, ses films cultes, plus agressifs que les deux cents vintages de la rétrospective, sont interdits aux moins de 12 ans pour Kids (1995) – censuré aux États-Unis –, et aux moins de 18 ans pour Ken Park (2002) – censuré en Russie et en Australie.  Peter Pan « trash » Alors âgé de 14 ans, Larry Clark devient en 1957 l’assistant de sa mère, elle-même photographe. L’exposition ouvre sur les portraits kitsch, bien cadrés, de bébés candides, confrontés au portfolio de la série « Tulsa » (1971) et son film éponyme (1968), jamais vu, qui jettent au visage la douleur et les excès des rites de passage à l’âge adulte. Dès 1963, cet « éternel adolescent » déclaré va documenter le quotidien d’une génération sous LSD. « Je suis né à Tulsa (Oklahoma) en 1943. J’ai commencé à me shooter à 16 ans. Je me suis shooté tous les jours pendant trois ans, avec des copains », écrit Clark dans Tulsa, livre clé de son œuvre.  Suit la série « Teenage Lust » (1983) qui viole l’un des tabous de la sexualité adolescente dans des mises en scène crues où se glissent des portraits ambigus qui flirtent avec l’image pédophile. Aussi dérangeants, « 1992 » et « The Perfect Childhood » (1993) évoluent vers la fiction sérielle autour d’un ado suicidaire. La rupture de style se confirme avec l’installation aux disques vinyles Punk Picasso (2003) et le collage scatologique, inédit, I want a baby before u die (2010), citant Botticelli. Une manière née du « ras-le-bol de moi-même », lâche Clark, venu aux grands formats colorés qui plaisent au marché dans la série assagie « Los Angeles » (2003-2010).

À 67 ans, ce Peter Pan trash rêve de tourner « Le sang de Pan », un scénario noir, comme un film sur les jeunes français écrit avec Mathieu Landais, poète de 22 ans. Dans quel objectif a-t-il dédié tout son œuvre aux « garçons perdus » ? « Je leur montre leur monde, sans baratin. C’est pourquoi mon travail leur plaît. Ce n’est pas la merde que leur sert Hollywood », crache Clark. 

Larry Clark, Kiss the past hello

jusqu’au 2 janvier 2011, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, av. du Président-Wilson, 75116 Paris, www.mam.paris.fr, tlj sauf lundi 10h-18h, jeudi 10h-22h. Catalogue, coédition galeries Simon Lee, Londres & Luhring Augustine, New York, 180 pages, 50 euros.

Commissaire : Sébastien Gokalp

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°333 du 22 octobre 2010, avec le titre suivant : Larry Clark interdit aux mineurs

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