Dimanche 15 décembre 2019

Londres

La fracture postmoderniste

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2011 - 687 mots

Le V&A montre comment l’assemblage éclectique traverse les formes créées dans les décennies 1970-1990 dans les domaines du design, du graphisme et de la mode.

LONDRES - Le postmodernisme aura vu le jour de manière tonitruante. D’un côté, la dynamite : l’historien américain Charles Jencks date la mort du modernisme au 16 mars 1972 à 3 h 32, instant qui a vu la démolition d’un projet phare de l’architecture moderne, les logements sociaux Pruitt-Igoe construits par Minoru Yamasaki, à Saint-Louis (Missouri) et devenus insalubres seize ans à peine après leur livraison. De l’autre, le feu : en 1974, dans une carrière près de Gênes (Italie), le designer Alessandro Mendini réalise un autodafé avec l’un de ses meubles, Monumentino da Casa, mini escalier en bois surmonté d’un siège-trône. Ces deux événements symboliques ouvrent l’exposition « Postmodernisme : style et subversion, 1970-1990 » au Victoria and Albert Museum (V&A), à Londres, concoctée par Glenn Adamson (V&A) et Jane Pavitt (Royal College of Art, Londres). Celle-ci couvre les champs de la musique, de la mode, du design, du graphisme, de la photographie et de l’architecture. Elle explore, à travers quelque 250 pièces datant de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1990, « les idées radicales qui ont défié les orthodoxies du Modernisme ».

Selon les deux commissaires, « les Modernistes voulaient ouvrir une fenêtre sur un nouveau monde ; les Postmodernistes, par contraste, étaient plus comme un miroir brisé, une surface réfléchissante faite de nombreux fragments ». Ce principe éclectique de l’« assemblage » innerve tout le parcours. Ainsi cette étonnante chaise sur roulettes Adholist Chair, de Nathan Silver, est-elle fabriquée à partir d’un siège de tracteur, de morceaux de tuyauterie et de mousse isolante en guise d’accoudoirs.

« Futur dystopique »
À en croire le critique italien Bruno Zevi, la recette de ces « assemblages » est simple : « Qui décide de quitter le mouvement moderne peut choisir entre Versailles et Las Vegas. Haut classicisme et sous-culture populaire ont été les premiers ingrédients du Postmodernisme depuis son origine », écrivait-il dès 1967. La Neue Staatsgalerie de Stuttgart édifiée par James Stirling et Michael Wilford, dont sont montrés ici esquisses et photographies, distille un sens élégiaque du passé. La théière Basilico d’Ettore Sottsass ressemble, elle, à une… ziggurat. Tout comme l’insolite couvre-chef Energydome rouge adopté par les membres du groupe punk rock Devo. Plus que l’histoire, la ruine semble être un sujet de fascination, qu’il s’agisse de vestiges romains ou du paysage postindustriel. « Si les objets modernistes suggéraient l’utopie, le progrès et la perfection machiniste, les objets postmodernes semblent, eux, venir d’un futur dystopique et loin d’être parfait », résument Glenn Adamson et Jane Pavitt. Ainsi, James Wines et le groupe Site dessinent pour la marque Best Products des supermarchés qui apparaissent tout droit sortis d’un champ de fouille. Le designer Ron Arad exhibe sa Concrete Stereo, une chaîne hi-fi dont les éléments sont en ciment brut, et Heinz H. Landes, la chaise Solid, munie de fers pour béton armé, tandis que la styliste Vivienne Westwood agrège formes et textures variées dans une exubérante robe-cardigan.

Rigoureuse sinon policée, la scénographie, abordant les thèmes de la mode ou de la musique – David Byrne, Laurie Anderson et surtout Klaus Nomi –, se fait un brin plus brutaliste, les cimaises usant d’échafaudages et de grillage. Le propos dès lors se dilue. On pourra ainsi s’étonner de retrouver sous la casquette du postmodernisme un mouvement comme le constructivisme. Si la pochette de l’album Closer de Joy Division conçue par le graphiste Peter Saville avec typographie et statuaire antiques arbore bien des codes postmodernes, on peut en douter pour celle signée Karl Klefisch de l’album Man Machine de Kraftwerk. Un regret enfin : l’absence, hormis un zeste de Philippe Starck et une goutte de Jean-Paul Goude (pour Grace Jones), d’une postmodernité française pourtant active.

POSTMODERNISM : STYLE AND SUBVERSION, 1970-1990

Commissaires : Glenn Adamson, chef des Graduate Studies au V&A, et Jane Pavitt, Royal College of Art de Londres
Scénographie : Carmody Groarke (Londres)
Graphisme : APFEL (Londres)
Nombre de pièces : 250

Jusqu’au 15 janvier 2012, Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, Londres, tél. 44 20 79 42 20 00, tlj 10h-17h45, jusqu’à 22h le vendredi, www.vam.ac.uk

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°355 du 21 octobre 2011, avec le titre suivant : La fracture postmoderniste

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