Dimanche 15 septembre 2019

Sculpture

La figure selon Thomas Schütte

Dans ta face !

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2014 - 639 mots

La Fondation Beyeler rend hommage à l’imagination féconde de Thomas Schütte dans la représentation de la figure, à travers une exposition magistrale de ses sculptures.

RIEHEN/BÂLE - Il la prend en pleine face cette exposition, le visiteur venu arpenter les salles de la Fondation Beyeler, à Riehen près de Bâle, en Suisse. Tout au long du parcours en effet, lui explose à la figure l’inventivité constante et débordante de Thomas Schütte relative au traitement de la… figure humaine, et ce depuis une trentaine d’années. C’est la première fois qu’une exposition revient aussi longuement sur ce thème des plus classiques, qui depuis ses débuts occupe l’artiste parallèlement à celui de l’architecture – à ce sujet, rappelons l’exposition pertinente dont ses « Houses » avaient fait l’objet au Nouveau Musée national de Monaco à l’été 2012.

Vues sur les stands des foires et dans des expositions de groupe, ses figures étonnantes, sidérantes parfois par leur traitement brutal, peinaient à afficher une cohérence. La réunion de quelque 165 œuvres, parmi lesquelles une cinquantaine de sculptures accompagnées de nombreux travaux graphiques, éclaire là une redoutable entreprise qui ne se satisfait pas de la seule remise en cause des académismes, mais semble, à l’inverse, vouloir les entretenir en vue de mieux les pervertir – en témoigne une somptueuse série de dessins floraux en hommage à son galeriste Konrad Fischer (1997-1998).

« Frauen » sur tables
Né en 1954, Schütte déclarait en 2012 dans un entretien avec le critique et conservateur Ulrich Loock : « Notre génération tombe exactement dans le trou entre les hippies et les punks. Nous n’étions pas assez naïfs pour améliorer le monde et pas assez destructeurs pour ficher tout le bazar en l’air ! » Or c’est précisément dans un entre-deux que s’inscrit son travail, qui, au lieu de prétendre révolutionner les canons d’un genre, va les renouveler en profondeur. L’artiste ne s’interdit rien : au-delà d’un « bricolage » de nature innovante, il n’hésite pas à traiter des figures en bronze dans une veine classique (voir cet étrange guerrier qu’évoque le Père État, 2010).

Éloquente est la première salle, où sont réunies une quinzaine de pièces de taille moyenne, sagement posées sur des socles. Des portraits féminins pour l’essentiel sont offerts là, exécutés dans des matières aussi diverses que le verre, le bronze, l’aluminium laqué, la céramique émaillée ou l’acier coloré. Surtout, de manière systématique, chaque œuvre donne lieu à des épreuves exécutées dans des matériaux différents. Ainsi du portrait de la femme imaginaire de l’écrivain suisse Robert Walser – lequel n’en eut jamais –, réalisé en verre et en aluminium (Walser’s Wife, 2011).

Partout le doute s’installe, tant la multiplicité des figures données à voir interroge et inquiète. Le traitement de la sculpture impose une distance entre le spectateur et des œuvres dont la profonde singularité soulève une multitude de questions. Énigmatiques demeurent donc les faces en cire renfrognées de ces Innocenti (1994), dans lesquels il y a manifestement du Daumier, comme ces curieux « bibendum » en acier un peu plus grands que la taille humaine (Große Geister, 2003). De même qu’interpellent les United Enemies, deux figures enlacées et en lutte inspirées par le spectacle de la politique italienne, d’abord exécutées en petit format et mises sous cloche avant de devenir gigantesques lorsque fabriquées en bronze.

La manipulation des figures et de leur échelle permet d’étudier tant le proche que le lointain et d’envisager la diversité de leur « comportement » dans l’espace. Particulièrement captivante est la salle réunissant des Frauen (2006), ces études de corps féminins posées sur des tables, dont les origines se trouvent dans une centaine de délicates petites pièces en céramique. Elles déstabilisent l’idée du portrait en ce qu’elles sont devenues méconnaissables à force d’avoir été partiellement réduites, écrasées, découpées… Massives et fragiles à la fois, leur magnifique vulnérabilité traverse tout l’œuvre de Schütte.

Thomas SCHÜTTE. FIGURES

Jusqu’au 2 février, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 41 61 645 97 00, www.fondationbeyeler.com, tlj 10h-18h, mercredi 10h-20h. Catalogue, éd. Walther König, en allemand, 194 p., 59 CHF (48 €).

Commissaire : Theodora Vischer, Fondation Beyeler
Nombre d’œuvres : 165

Légendes Photos :
A gauche : Thomas Schütte - Walser’s Wife, 2011, Laque sur aluminium, 65 x 38 x 54 cm © 2013, ProLitteris, Zurich - Photo: Luise Heuter - Courtesy Fondation Beyeler

A droite : Thomas Schütte - Innocenti (Les Innocents), 1994, Photographie N/B, 75 x 50 cm © 2013, ProLitteris, Zurich - Photo: Thomas Schütte - Courtesy Fondation Beyeler

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°405 du 17 janvier 2014, avec le titre suivant : La figure selon Thomas Schütte

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