Paroles d’artistes

Joe Scanlan

« L’art se noie dans une mer de formol institutionnelle »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2005

Entre design, architecture et bricolage, l’artiste américain Joe Scanlan (né en 1961 dans l’Ohio) transporte en kit son humour et ses mots d’esprit ainsi que ses objets de mobilier revus et corrigés. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son exposition à la galerie Chez Valentin à Paris.

Que présentez-vous à la galerie Chez Valentin ?
Une exposition intitulée « Things that Fall » (les choses qui tombent). C’est une réflexion sur la sculpture et l’art, en particulier sur leurs limites. Il y a un grand intérêt pour cette question dans l’histoire de l’art avec des gens comme Duchamp, Tristan Tzara, Jackson Pollock, Yves Klein, John Cage, Bas Jan Ader, Laurie Anderson, Mike Kelley, Fischli & Weiss… Les choses qui tombent ont souvent de belles conséquences. Leur chute peut être belle, ou bien c’est leur impact qui l’est, leur fondement ou encore leur chance d’ascension. La chute est essentielle à la beauté et à la philosophie, tout comme à l’économie, la science, l’architecture ou aux arts dramatiques.

Comment les œuvres sont-elles organisées dans l’espace d’exposition ?
Toutes les sculptures font allusion à des choses qui tombent : fumier, pétales de fleur, cercueil, objets de design, lumière, son, architecture… Ce ne sont que des choses qui tombent – parfois même en dehors de leur sens littéral, puisqu’elles sont soumises aux lois de la gravité et, de ce fait, on les consomme ou on les détruit. Consommer et détruire sont des notions auxquelles on devrait avoir davantage affaire en art. C’est autre chose que protéger et préserver. L’art se noie trop dans une mer de formol institutionnelle.

L’une des pièces présentées est un « Hommage à Éric Troncy », critique et commissaire d’exposition français. De quoi s’agit-il ?
Il y a dix ans, Éric Troncy a fait le compte rendu de l’une de mes expositions à la galerie parisienne Ghislaine Hussenot. Il s’agissait de l’introduction européenne de Nesting Bookcase (bibliothèque gigogne), une sculpture que j’ai développée au fil des années et qui fonctionne parfaitement. Aujourd’hui, cette sculpture est aussi un objet que l’on offre au public sans fonction ni valeur prédéterminées. C’est une pièce portative solidement fabriquée, qui peut être utilisée, exposée, détruite ou préservée. M. Troncy a semblé apprécier ces aspects, mais a catégoriquement mis en doute le fait que le Nesting Bookcase puisse inspirer une quelconque action. Finalement, il a fait remarquer qu’avec une proposition comme la mienne, Duchamp devait sûrement se retourner dans sa tombe. Depuis, j’ai réalisé plus de cent Nesting Bookcases que j’ai distribués à travers le monde. Chacune d’entre elles possède des fonctions pratiques, esthétiques et même économiques. Hommage à Éric Troncy est une bibliothèque gigogne dépliée, avec un carton d’embarquement, un phonographe sur lequel tourne un disque, et, au-dessus, une image de la tombe de Marcel Duchamp. Le disque est quelque chose comme une insipide collection de percussions enregistrées durant la préhistoire de la technologie sonore. Comme l’actuel président américain l’a démontré, nous avons besoin de l’avis de gens paumés pour savoir que faire et que penser et finalement faire exactement l’inverse.

Vous présentez des piquets de grève à l’envers surmontés des noms de célèbres architectes (Koolhaas, Mies Van der Rohe, Le Corbusier…). Que signifient ces références ?
L’une de mes références en ce moment, c’est Martin Kippenberger. De temps en temps, il me rappelle que ce métier d’artiste consiste simplement à chier sur tout, de manière à se soulager. Kippenberger est doué pour nous aider à nous relaxer un moment et à nous éloigner un peu de l’obligation d’être un bon citoyen bien productif. Le seul objectif de ces revendications, c’est ridiculiser la manière dont ces architectes sont devenus des dieux vivants, des sauveurs, ceci en faisant des rimes apocalyptiques avec leurs noms. Ce sont des blagues en fait, rien de plus.

Quel est le lien entre l’architecture et le design pour vous ?
J’aime l’architecture et le design parce que chacun de ces domaines peut être à la fois contemplé et utilisé sans que l’on ait à les comparer.

Qu’attendez-vous du public de vos expositions ?
D’abord un sourire, peut-être même des rires, qui peuvent être suivis d’inquiétude et de réflexion. J’aime beaucoup Samuel Beckett. On lui a demandé un jour à quoi il faisait allusion dans l’une de ses pièces, et il a répondu : « Ce que j’en sais ? Je l’ai écrit. »

« Things that Fall »

Jusqu’au 31 juillet, galerie Chez Valentin, 9, rue Saint-Gilles 75003 Paris, tél. 01 48 87 12 00, mardi-vendredi 14h-19h, samedi 11h-13h, 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°219 du 8 juillet 2005, avec le titre suivant : Joe Scanlan

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque