Mercredi 19 décembre 2018

Jean-Marie Pérouse de Montclos

Historien de l’architecture

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2005 - 1343 mots

Respecté pour son intervention à l’Inventaire général, l’historien de l’architecture Jean-Marie Pérouse de Montclos est critiqué pour ses hypothèses parfois hasardeuses.

Jean-Marie Pérouse de Montclos savoure le grand écart. Du chercheur au vulgarisateur forcené de la publication, en passant par l’homme de terrain, les registres s’entrechoquent. Il cultive aussi un profil de dilettante à la François de Closets, brassant les idées pour faire pétiller les esprits, parfois au prix de l’exactitude. Historien de l’architecture ancienne quasi officiel de la Ve République, familier des arcanes du ministère de la Culture, Montclos se veut aussi historien d’opposition… non moins officiel ! « Il a toujours été sceptique sur la possibilité d’avoir une vraie action, remarque l’historien de l’architecture Claude Mignot. Les historiens de l’architecture sont minoritaires dans les institutions patrimoniales, et les décisions finales sont prises à contre-pied de leurs jugements. Montclos est prêt à soutenir les actions de protestation, mais sent le caractère dérisoire des avis qu’on nous demande.»
Issu d’une petite noblesse provinciale, Jean-Marie Pérouse de Montclos hérite sa curiosité et son goût du patrimoine de son père, directeur de la manufacture de velours Cosserat à Amiens (Somme).
Catholique pratiquant, harnaché par le cilice du devoir, le pater familias s’autorisait une enclave de liberté avec l’art et la musique. À Paris, le jeune Montclos combine Sciences-Po et histoire de l’art, puis se spécialise dans l’architecture sous la direction de l’historien André Chastel. « Avec Chastel, c’était comme une relation père-fils mal assumée ou mal conduite », rappelle-t-il. Ce dernier, qui aimait
placer ses ouailles, le nomme à l’Inventaire général en 1964, année où il intègre aussi le CNRS. L’empreinte de Montclos à l’Inventaire sera essentielle. Au terme d’un nettoyage sémantique, il impose un vocabulaire raisonné de l’architecture, publié en 1972. Il permet également à cette structure de monter en puissance en révisant la méthodologie encyclopédique, mais poussive, « de la petite cueillère à la cathédrale ». « Si on était resté avec ces ambitions-là, on s’enlisait. Montclos a proposé un plan allégé, qui n’englobait pas le domaine privé, pour avoir une vision globale », rappelle Dominique Hervier, conservateur régional de l’Inventaire.

Guides du patrimoine
Après le vocabulaire raisonné, L’Architecture à la française (1982) fera l’effet d’une petite bombe.
À l’approche stylistique ou chronologique, il oppose une vue typologique et réussit à définir par la stéréotomie l’essence du style français. Prolongement logique de l’Inventaire, à l’articulation entre la recherche et la vulgarisation, les guides du patrimoine représentent une autre corde de son arc éditorial. Soufflée par la Région Centre, la première publication ouvre la voie à une collection de six titres. Touffus, ces guides pèchent toutefois par une iconographie austère, limitée à des plans d’architecture et des illustrations anciennes. Une aridité d’autant plus étonnante que Montclos se qualifie volontiers de « montreur d’images » ! « Je préfère donner des documents anciens que des photos récentes pour ne pas déflorer les monuments. Le document ancien permet aussi d’introduire l’idée d’évolution », défend l’historien. Certains regrettent aussi la mise en sourdine des XIXe et XXe siècles. « Montclos est un homme de l’Ancien Régime, note un familier. La place réservée au XIXe siècle dans le guide sur l’Île-de-France est congrue. On est un peu passé à côté de la plaque. » Le rythme s’est aujourd’hui essoufflé avec l’abandon d’Hachette et la faiblesse des Éditions du patrimoine. Le dernier volume sur la Bretagne (2002) est peu convaincant. Montclos ne baisse pas pour autant les bras et envisage un opus sur la Basse-Normandie, dont il finira le manuscrit en fin d’année, « quel qu’en soit l’éditeur ». Doté d’un grand esprit de synthèse doublé d’une plume alerte, l’historien est du pain bénit pour les éditeurs. « C’est l’auteur parfait. Il rend son manuscrit à l’heure, reste conforme à l’esprit de nos discussions. C’est bien pensé et bien écrit », résume l’éditeur Karl Van Eizner.

Envie de grand air
Aussi bien écrits soient-ils, ses ouvrages font les frais des querelles entre spécialistes. Ses pairs lui reprochent ses livres de commande, surtout celui sur Vaux-le-Vicomte (2002), dans lequel, respectant le mythe perpétué par les Vogüé, il effleure seulement la réfection du jardin au XIXe siècle. Certains regrettent aussi le catalogue de l’œuvre de Philibert de l’Orme, « dont il faudrait retrancher un tiers de mauvaises attributions ». La plupart pointent ses approximations, l’aspect péremptoire de ses hypothèses, voire une propension au « roman ». « Montclos sent le caractère aléatoire de notre travail d’historien. Il peut prendre des positions paradoxales, défendre des hypothèses hasardeuses, vouloir tenter de changer de point de vue, remarque Claude Mignot. Il est plus intéressé par les idées que par les faits. C’est quelqu’un qui réinterprète, synthétise plutôt qu’il ne s’engage dans des recherches d’archives. » Montclos admet son impatience et sa lassitude des archives, où « on peut passer une grande partie de sa vie sans rien y trouver ». Et d’objecter que certaines de ses hypothèses se sont révélées justes a posteriori. Dans son ouvrage sur Fontainebleau (1998), il avait avancé l’intervention de Sebastiano Serlio dans la cour, affirmation qu’une analyse dendrochronologique semble confirmer. Il avait par ailleurs suggéré un changement dans la distribution intérieure de Chambord, assertion confortée vingt ans plus tard par des découvertes archéologiques ! « Les critiques qu’on lui adresse, c’est le problème des universitaires contre les autres. Il est mal vu car il est connu, défend de son côté l’historien de l’art Alain Erlande-Brandenburg. La plupart des spécialistes en architecture ne parlent que du détail. Pérouse a le sens de l’histoire. » L’historien de l’architecture Alexandre Gady souligne pour sa part que « les grands noms comme Blunt ou Gombrich, examinés dans le détail, ont aussi leurs faiblesses… Pérouse a envie de grand air, il trouve le milieu étriqué. Il n’est pas au-dessus des autres, mais au-delà ».
Préférant à la communauté des historiens d’art celle des architectes, Montclos a du coup privilégié l’enseignement professionnel à l’école de Chaillot plutôt que les chaires universitaires. « La chose qu’on puisse regretter, c’est qu’il n’ait pas fait école. Il aura marqué plus par ses écrits que par sa capacité à transmettre à ses proches », remarque le conservateur du patrimoine Pascal Liévaux. Un constat dont convient l’intéressé : « Peut-être est-ce parce que je n’aime pas l’exercice de la maîtrise. J’ai fait ma carrière sans patron. »

Graphomane
Sa proximité avec les architectes ne l’exempte pas de prêches en faveur d’une approche minimaliste de la restauration. Une position qu’il défend parfois en vain à la Commission supérieure des monuments historiques. « La cristallisation que les historiens de l’art demandent, c’est le maximum de dépenses pour un minimum de fonctionnalité et de lisibilité. Les enjeux et les besoins ne sont pas les mêmes pour un propriétaire privé et pour une collectivité publique », proteste l’architecte Jacques Moulin, en ajoutant que « Pérouse agit parfois moins en historien qu’en inquisiteur médiéval ». Ce dernier ne porte cependant pas la gravité en bandoulière. « J’ai rencontré trop d’historiens de l’art grincheux, indique-t-il. On n’avoue pas l’extrême jouissance que donne cette profession. » Alerte, Montclos garde l’endurance du marathonien. En refusant de conserver les notes de ses précédents ouvrages, le graphomane dégage du lest pour continuer. « Il aime se mettre en danger, souligne Karl Van Eizner. On peut tout lui faire quitter si on lui donne l’ivresse d’une aventure intellectuelle dangereuse. »
Avec L’Art de France, entreprise qui n’est pas sans rivaliser avec la tétralogie de L’Art français d’André Chastel, il flirte symboliquement avec la mort. En dépit du faible succès commercial du premier volume, Montclos espère voir les deux autres volets publiés en 2006. Histoire d’exorciser le sort de Chastel dont le quatrième tome fut posthume...

Jean-Marie Pérouse de Montclos en dates

1936 Naissance à Amiens. 1964 Entrée à l’Inventaire général et au CNRS. 1972 Publication du Vocabulaire de l’architecture. 1982 Publication de L’Architecture à la française. 1988 Premier guide du patrimoine, Centre-Val de Loire. 1995 Publication de Histoire de l’architecture française, de la Renaissance à la Révolution. 2004 Publication de L’Art de France, 1450-1770, de la Renaissance au siècle des Lumières et de Soufflot.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°220 du 9 septembre 2005, avec le titre suivant : Jean-Marie Pérouse de Montclos

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