Samedi 24 février 2018

Entretien avec Piero Gilardi

« L’expression de la subjectivité est un droit radical »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 7 juillet 2010

On n’attendait plus Piero Gilardi, Turinois associé à l’arte povera dont l’itinéraire s’est longtemps écarté du circuit artistique institutionnel et marchand. Au profit d’un engagement social qui, on le voit aujourd’hui avec son Parco d’Arte Vivente (1), n’a jamais oublié l’art porté au cœur de la vie. De ce lieu commun de la modernité, Gilardi a fait le moteur d’une pratique remarquable et d’une production formellement singulière, avec ses reliefs en matières plastiques et ses dispositifs interactifs.

On n’avait pas vu depuis longtemps en France, ni même à l’étranger, d’exposition de cette envergure de votre travail. Que représente-t-elle pour vous ?
L’exposition de Tours [au Centre de création contemporaine (CCC)] constitue un moment de réflexion sur un parcours de quarante ans. La pièce la plus ancienne date de 1963, la plus récente, Tiktaali qui est une installation interactive, a été produite par le CCC. Cela représente de manière synthétique toutes mes recherches, jusqu’au travail en cours, puisque je m’occupe d’un parc d’art dans la ville de Turin, le Parco Arte Vivente (PAV) qui abrite toutes les expérimentations des artistes qui travaillent avec le vivant, ainsi que des laboratoires et des programmes de formation pour le public, dans une relation étroite entre art, expression, nature et écologie. Le PAV comprend, dans ses 25 000 mètres carrés, un espace d’exposition intérieur, mais surtout des espaces plantés, comme celui où est intervenu [le paysagiste] Gilles Clément récemment. La plupart des œuvres sont spécifiques au lieu. L’équipe du PAV réunit toutes les compétences pour créer les projets d’artistes dans le parc. Je produis aussi certaines pièces à l’occasion d’expositions au PAV, comme Phosphor, une installation interactive en forme d’arbre noir qui permet de visualiser la concentration de phosphore dans le corps des visiteurs, et qui est d’ailleurs maintenant dans les collections du FNAC [Fonds national d’art contemporain] en France. Le PAV s’intéresse au bio-art (mais je me méfie de mon français : vous parlez plutôt d’art écologique, ou d’art du vivant je crois), qui, de manière, implicite engage à la dimension participative. Les projets d’artistes, comme celui de Michel Blazy dernièrement, impliquent un travail collectif, sous forme de stage par exemple, qui commence quand on plante les graines et se termine quand on mange les fruits ensemble. L’une des idées que nous mettons en jeu est l’interdépendance : c’est une réalité du vivant, et cela doit l’être aussi de l’action artistique.

Vos travaux sont en quelque sorte des cadrages dans le réel. Ainsi les tapis-nature, qui sont des représentations illusionnistes. Il s’agit de produire des images. Des images du monde ?
Ce sont des carottages visuels, des fragments de paysage à partir de la perception de petits événements naturels magiques, une anomalie, une surprise, à mi-chemin entre pure phénoménologie et émotion personnelle. Avec juste un peu d’amplification dans les formes, dans les couleurs, comme dans un imaginaire d’enfant. Mais fonctionnellement, ce sont des tapis, des objets d’usage, mais pas des décors. Aujourd’hui, avec des pièces comme Connected ES (1998), je travaille avec des techniques informatiques sur l’intersubjectivité des visiteurs, comme une expérience partagée.

Votre parcours est marqué par une éclipse de plusieurs années, alors que vos tapis-nature vous valaient une certaine reconnaissance. Que s’est-il passé ?
En 1969, j’ai choisi de ne plus produire d’œuvres pour galerie, et j’ai travaillé dans l’espace social. La scène politique et la contre-culture étaient vives, et si l’on a retenu surtout l’activisme de l’« ala militare » [aile militaire], le mouvement était majoritairement du côté de l’« ala creativa » [aile créative], qui a rendu manifeste que l’expression de la subjectivité est un droit radical. Les années 1980 ont été très actives. Dans cette période, pour moi, la question était de vérifier cette notion anthropologique de créativité collective, qui est présente dans la culture populaire. Les muralistes sont exemplaires en cela. Un groupe crée quelque chose de très différent de ce que produit un artiste seul. J’ai eu alors un engagement social, toujours avec l’art comme langage, le théâtre, la musique ; j’ai écrit des livres (2). J’ai élargi cette recherche en faisant des expériences avec des groupes de cultures très différentes, souvent urbaines, et j’ai prolongé cela en Afrique, puis dans un quartier indien de Managua [Nicaragua], et ensuite dans une réserve indienne à la frontière entre États-Unis et Canada : la créativité collective est une réalité, dont la production est singulière. J’ai aussi vérifié comment la créativité collective trouve de nouveaux terrains avec Internet et le web-art. J’ai toujours été intéressé par les médiums nouveaux. La mousse de polyuréthane était provocatrice dans les années 1960, les technologies dans les années 1990. Le bio-art a le même effet aujourd’hui… Il provoque des réactions. C’est le propre des artistes de travailler sur les transformations, les changements des conditions de la vie et de la sensibilité. C’est désormais le PAV, au cœur de la réalité urbaine, qui porte la dimension politique essentielle à mon travail.

(1) www.parcoartevivente.it

(2) Piero Gilardi, Not for Sale, éd. Presses du réel, 2003

Piero Gilardi, Leçon de choses

Jusqu’au 7 novembre, Centre de création contemporaine, 55, rue Marcel-Tribut, 37000 Tours, tél. 02 47 66 50 00, www.ccc-art.com, tlj sauf lundi et mardi 14h-18h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°329 du 9 juillet 2010, avec le titre suivant : Entretien avec Piero Gilardi

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