Samedi 17 février 2018

Paroles d’artiste

Décembre 2004 : Fabrice Hyber

« Créer un espace fédérateur »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 28 septembre 2007

Lauréat du Lion d’or pour son pavillon à la Biennale de Venise en 1997, artiste-entrepreneur avant l’heure, Fabrice Hyber est l’homme vert qui met les amateurs d’art en quête de ses POF (prototypes d’objets en fonctionnement) dans des « C’hyber rallyes ». Il a aussi changé le Musée d’art moderne de la Ville de Paris en « Hybermarché » ou réalisé le plus grand savon du monde qui le fit entrer au Guinness Book des records. En plein cœur du parc de La Villette à Paris, sur le chantier d’une commande publique initiée par Sidaction, l’artiste nous livre en exclusivité les clés d’une œuvre pérenne qui sera inaugurée en janvier prochain au terme de trois années de travail. Une promenade dans une œuvre complexe intitulée « Artère, le Jardin des dessins ».

Fabrice Hyber%26copy; D.R

Qu’est-ce qu’« Artère » ?
C’est un projet qui reprend toute l’histoire de l’action contre le sida, sur des céramiques, en extérieur. C’est un sol de 1 001 m2 qui se trouve dans le parc de La Villette, entre le canal et la Grande Halle.

Qui est à l’initiative de cette commande publique ?
Au départ, une consultation a été lancée auprès de nombreux d’artistes par Sidaction, dont le président est Pierre Bergé. La demande : imaginer un monument commémoratif pour les victimes du sida. Quand mon tour est arrivé, j’ai dit non ! Je n’avais pas envie de faire un monument aux morts. J’avais envie d’un espace fédérateur, pérenne et qui parle de l’histoire de l’action contre le sida. C’est ce qu’ils ont finalement accepté. Et c’est ce que je mets en place depuis trois ans.

Pourquoi avoir choisi de l’intituler « Artère » ?
« Artère » parce que c’est de l’art et de la terre, et puis l’artère, c’est le sang, et donc aussi le ruban rouge. C’est le nom de code de l’œuvre elle-même. Mais l’installation qui se trouve ici à La Villette s’appelle Le Jardin des dessins. C’est un jardin dans lequel on se perd parce qu’il y a beaucoup de dessins. C’est un sol composé de 10 000 carreaux de céramique dessinés et fixés qui racontent plein d’histoires.

Que représentent les dessins ?
C’est une grande peau. On voit des organes, des cellules… C’est tout ce qu’on a imaginé sur le virus à tous les niveaux : les peurs, les fantasmes, les erreurs, les traumatismes… Il y a des labyrinthes, un voleur de cellules, le virus lui-même. Il y a toutes les méthodes de contamination, les informations et tout ce que ça a pu apporter au monde depuis vingt ans. Il y a un banc au bord de l’œuvre sur lequel on peut trouver toutes les informations sur la prévention. Ce sera expliqué en cinq langues : en français, anglais, arabe, chinois et suali, la cinquième langue parlée au monde, qui est aussi la langue des négociations africaines.
C’est à la fois technique, pédagogique, allégorique… en même temps, c’est une histoire d’amour. On voit par exemple de grandes marguerites avec « je t’aime-un peu-beaucoup-passionnément ». Et autour, il y a 110 à 120 poteaux surmontés d’une petite lumière au niveau du ventre : cela représentera comme un grand ruban rouge dénoué, le ruban du sida qui respire. C’est un lieu de respiration.

J’imagine que vous ne vous contentez pas de nous retracer l’histoire du virus...

Ce que je voyais toujours dans l’action contre le sida, c’est qu’on ne pouvait pas intégrer le virus, c’était tabou… En fait, ce que j’ai voulu marquer là-dedans, c’est que c’est une chose en cours qui a transformé notre monde et il faut faire avec. Donc, c’est un espace fédérateur que j’ai créé. Un espace sur lequel les gens viennent, peuvent se croiser, parler à l’air libre, il n’y a pas de filtre. C’est ouvert à tout le monde.

Ce n’est pas pour autant quelque chose de triste, c’est très coloré, c’est aussi ouvert aux enfants.
Exactement. On peut toucher les dessins. C’est tout ce qu’on ne fait pas d’habitude. C’est vraiment l’anti de tout ce qu’on connaît depuis le XIXe siècle. C’est un anti-monument, c’est quelque chose sur lequel on marche. On marchera sur ça et j’espère que ça s’usera assez vite, qu’on tuera le virus.

Une manière de conjurer le sort ?
Voilà.

Artère, Le jardin des dessins

Au parc de La Villette à partir de janvier 2005. www.hyber.tv

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°204 du 3 décembre 2004, avec le titre suivant : Décembre 2004 : Fabrice Hyber

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque