Dimanche 18 novembre 2018

Claude Allemand Cosneau, directrice du Fonds national d’art contemporain

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 27 juillet 2007 - 1509 mots

Personnalité complexe et vive, la directrice du Fonds national d’art contemporain suscite des réactions extrêmes, où le respect le dispute à l’agacement. Portrait d’une opiniâtre.

Pour le moins qu’on puisse dire, Claude Allemand Cosneau, directrice du Fonds national d’art contemporain (Fnac), éveille des réactions partagées. Certains voient en elle une mère courage « énergique et efficace ». D’autres la décrivent en mère fouettarde, « rogue » ou « guerrière ». Derrière son ton vif et chaleureux, se profile une « bosseuse » énergique, marquée par la vie et la mort. On devine aussi un rouleau compresseur qui ronge son frein. Au point que d’aucuns la jugent difficile. « Elle peut manifester une grande exigence envers ses collaborateurs, convient Dominique David, ancienne directrice du service culturel du Musée des beaux-arts de Nantes. Il faut être à la hauteur. C’est un cheval de course qui a du sang. Son côté suractif peut déranger, mais elle est dans l’occupation de l’espace au sens intellectuel et non politique. » Pour Henry-Claude Cousseau, directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts (Ensba) à Paris, elle s’attache tout simplement au travail bien fait. « Elle aime son indépendance, qu’on lui fiche la paix, indique-il. Une discussion forte ne l’inquiète pas. Elle peut faire entendre sa voix avec diplomatie ou en mettant les pieds dans le plat. » Difficile enfin d’évoquer Claude Allemand Cosneau sans l’inscrire dans une généalogie où le père, feu le conservateur Maurice Allemand, et le second mari, feu Jean-François Taddei, ancien directeur du Fonds régional d’art contemporain Pays de la Loire, jouent un rôle tutélaire ou protecteur. Une onction qui, pour certains, lui servirait de sésame dans l’administration centrale.

Philosophie et XIXe siècle
Claude Allemand Cosneau naît dans une tribu d’intellectuels fauchés où l’art est à table : grand-père critique littéraire, père directeur du Musée de Saint-Étienne, mère historienne d’art. Faute de moyens, les six enfants effectuaient chacun à leur tour un voyage initiatique d’un mois en Italie avec leur père. Une éducation enrichissante mais à la dure, dans la pudeur des sentiments et le système D. « Tu n’as fait que ton devoir et bien petitement », répétait leur mère comme pour exorciser toute autosatisfaction. « Il y a dans sa famille une fermeté, une rigueur, un sens moral et elle a été formée à cette aune-là », souligne Henry-Claude Cousseau.
Face à l’autorité artistique du père, Claude opte plutôt pour la philosophie, qui articule solidement sa pensée. Faute de réussir les concours de l’agrégation et du Capes, elle abdique en 1971 et passe celui de conservateur, qu’elle décroche au bout de la troisième tentative. En voulant se démarquer des plates-bandes paternelles, elle choisit le XIXe siècle. Militante au parti communiste de 1968 jusqu’à la fin des années 1970, son engagement éclaire aussi sa personnalité.
En 1974, elle intègre le Musée Dobrée à Nantes, plus par défaut que par envie. « Ce n’était pas un cadeau, ce n’était pas ma spécialité, il y avait à la tête un conservateur problématique », rappelle-t-elle. N’étant pas femme à se tourner les pouces, elle parviendra à trouver, sinon de la grâce, du moins de l’intérêt, dans les sujets les plus ingrats. Capable d’avaler des kilos d’archives, elle travaille sur le fonds iconographique de neuf cents œuvres représentant la ville de Nantes et rédige en 1976 un catalogue encore de référence. « Elle cherche, accumule, indexe de l’information, est ensevelie par le sujet qu’elle s’approprie, se souvient Didier Larnac, directeur de l’École des beaux-arts du Mans. Elle vise à l’exhaustivité et du coup est capable de régénérer un sujet qui a déjà été étudié. » Dans ces phases d’apnée intellectuelle, elle communique avec passion sur des thèmes arides. « Tout devient pour elle intéressant, obligatoire, tout devient sujet », indique Laurent Busine, directeur du Musée des arts contemporains au Grand-Hornu (Belgique). Dans les années 1980, elle participe à la création de la revue 303. Elle travaille sur la collection de François Cacault, diplomate en poste à Rome à l’époque napoléonienne, et de fil en aiguille se penche sur la Garenne Lemot réalisée à Clisson par le sculpteur François-Frédéric Lemot avec l’architecte Mathurin Crucy, ami des Cacault.

Rien n’était impossible
Nommée conservateur au Musée des beaux-arts de Nantes en 1988, elle y retrouve… Cacault, dont la ville avait acquis le fonds. L’achat par le musée d’un portrait par Edward Burne-Jones la conduit à monter une exposition des dessins de l’artiste anglais. À son départ de Nantes, Henry-Claude Cousseau lui transmet un autre bébé : Henry Moore. Par un curieux hasard, la première exposition d’une œuvre de Moore en province s’était faite à Saint-Étienne, sous la férule de son père. En intégrant une photographie de Maurice Allemand dans le catalogue, elle l’honore tout en réglant ses comptes. « Je l’ai tué symboliquement. Enfin j’osais parler d’un domaine qui était le sien », déclare-t-elle. Lors de l’exposition Gaston Chaissac en 1998, le fantôme paternel la rattrape encore. « J’ai appris que les premiers achats de Chaissac par l’État avaient été faits par mon père, précise-t-elle. C’était un vrai hommage, je n’étais plus dans le pathos, mais dans le plaisir. » Deux ans plus tard, elle récidive avec l’artiste néo-classique Paul Delaroche. À nouveau, elle s’investit au-delà du professionnellement raisonnable dans un sujet peu sexy. « Claude a une capacité de travail phénoménale, souligne Arielle Pelenc, ancienne conservatrice à Nantes. Elle a monté un nombre inouï d’expositions accompagnées de catalogues solides avec des budgets pas énormes. » Aurait-elle déplacé son militantisme sur un autre terrain ? « Elle prend en charge les institutions, insiste Didier Larnac. Elle ne les rêve pas, elle est pragmatique dans sa façon de travailler. » La Real Politic paye parfois moins que la politique. Alors qu’elle avait assuré un long intérim après le départ de Cousseau, la municipalité lui préfère Guy Tosatto à la direction du navire. Un affront difficile à avaler.
Pendant longtemps, Claude Allemand Cosneau s’était presque interdite de toucher à l’art actuel. Elle chavire dans le XXe siècle grâce à Mario Toran, alors conseiller à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) des Pays de la Loire. « Elle était toujours partante pour des projets d’art contemporain risqués ou un peu compliqués, observe Arielle Pelenc. Rien ne lui semblait impossible. Elle a réussi à convaincre les élus de faire affréter un avion de Géorgie pour ramener les œuvres de Niko Pirosmani, qu’elle a convoyées évidemment. » Pour le commissaire d’exposition Ami Barak, « c’est l’un des seuls conservateurs avec une formation classique à avoir une vraie ouverture sur l’art du présent. Chez d’autres, c’est le syndrome de l’écrevisse, on avance en reculant, en cherchant la terre ferme. Claude n’est pas avec ses référents. »
De fait, c’est un poste connoté « art contemporain » qu’elle décroche en 2001 en prenant la tête du FNAC. « Les enjeux étaient intéressants, le FNAC était en mauvaise posture, le personnel en grève, on manquait de place pour les réserves, souligne-t-elle. J’avais comme atout de connaître la gestion administrative et de savoir ce qu’était une collection. » Étrange toutefois de gérer une collection sans avoir son mot à dire sur les achats ! « Ça ne me dérange pas, je ne suis pas officiellement répertoriée comme spécialiste de l’art contemporain. Je n’ai pas d’amour-propre sur ce sujet », assure-t-elle.

Les problèmes du FNAC
Son orgueil intellectuel en prend toutefois un coup dans une tâche plus administrative que scientifique. « Quand je suis arrivée ici, j’ai eu l’impression qu’il y avait des gens formidables, mais pas de projet intellectuel pour la maison, admet-elle. On était dans la gestion, on l’est toujours. » Sauf que depuis son arrivée, des publications ont vu le jour, comme Les Cahiers du FNAC ou les catalogues. Le rythme des expositions s’est aussi densifié. Reste la question lancinante des réserves que ne résout pas la location depuis janvier de 700 m2 supplémentaires à Antony (Hauts-de Seine).
Si Claude Allemand Cosneau compose avec les limites intellectuelles de son travail, les questions statutaires lui pèsent visiblement. Après une crise en octobre dernier avec le président du Centre national des arts plastiques (CNAP), Jean-Pierre Courcol, l’heure est plus au statu quo qu’à l’apaisement. « Elle a eu du mal à admettre la tutelle du CNAP, que le FNAC ne soit pas un territoire dans un territoire, note un observateur. Du coup, elle contourne, n’informe pas toujours, ne suit pas le protocole. Elle pense garder son territoire en roulant des mécaniques. » À sa décharge, une de ses proches dénonce « un autisme de la part du ministère qui ne mesure pas les problèmes réels du FNAC en sous-effectif criant ». Dialogue de sourds ?

Claude Allemand-Cosneau

1945 Naissance à Dijon 1974 Conservateur au Musée Dobrée, Nantes 1988 Conservateur au Musée des beaux-arts de Nantes, chargée des collections du XIXe siècle 1992 Exposition « Burne-Jones,1833-1898, dessins du Fitzwilliam Museum de Cambridge » 1993 Adjointe au directeur du Musée des beaux-arts de Nantes 1996 Exposition « Henry Moore, l’expression première » 1998 Exposition « Gaston Chaissac » 2001 Directrice du Fonds national d’art contemporain 2007 Publication d’une monographie de Shohreh Feyzdjou

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°252 du 2 février 2007, avec le titre suivant : Claude Allemand Cosneau, directrice du Fonds national d’art contemporain

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