Art contemporain

À Bruxelles, un dynamisme culturel asymétrique

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 21 janvier 2019 - 1354 mots

BRUXELLES / BELGIQUE

Tandis que les Musées royaux des beaux-arts voient leur situation et leurs difficultés empirer, des initiatives publiques et privées témoignent d’un certain dynamisme de la ville. Enquête.

En novembre, les Musées royaux des beaux-arts lançaient un appel en publiant, sur les réseaux sociaux, la photographie d’un visiteur abrité sous un parapluie face à l’un des chefs-d’œuvre de la maison. D’une ironie mordante, le tweet était accompagné du commentaire suivant : « Le premier musée sous-marin au monde ! Même Magritte n’aurait pu imaginer l’état désastreux de nos bâtiments. » Bien qu’il s’agisse d’une mise en scène, la situation de l’établissement n’est pas loin d’être surréaliste, le bâtiment étant en effet confronté à des problèmes chroniques d’infiltrations d’eau menaçant l’intégrité des collections. En 2013 déjà, le musée avait dû fermer précipitamment une importante exposition à cause de problèmes d’étanchéité et, en 2016, des clichés avaient circulé à travers le monde montrant des seaux installés au pied des tableaux de Rubens. Des incidents calamiteux en termes d’image à l’heure où la majorité des capitales culturelles investissent massivement dans leurs fleurons.

Le symbole d’un dysfonctionnement institutionnel

Nous sommes en effet bien loin du standing attendu pour le premier musée de Belgique qui accueille près de 700 000 visiteurs par an, notamment beaucoup de touristes ahuris devant les œuvres remplacées par des photocopies expliquant les tristes raisons de leur décrochage. Outre ces problèmes structurels laissés en jachère depuis des années, les parties non rénovées souffrent d’une muséographie clairement pas à la hauteur des collections. Les précieux primitifs flamands sont, par exemple, présentés sur une disgracieuse estrade plantée de cimaises de fortune et sans éclairage adapté. « C’est la sixième année de suite que le chantier de rénovation de l’éclairage est reporté. Il y a eu des problèmes administratifs et des recours juridiques, comme c’est malheureusement souvent le cas, et le chantier n’a donc pas avancé, explique le directeur de l’institution Michel Draguet. Plus largement, pour rénover l’ensemble des Musées royaux des beaux-arts, il faudrait 80 millions d’euros et, pour l’instant, on ne voit pas arriver cet argent. »

Aujourd’hui, le musée fait donc pâle figure, à l’exception des espaces récemment rénovés et réaménagés comme le Musée Magritte, financé entièrement par un mécène (Engie), et la réalisation du Musée fin de siècle, qui s’est appuyé sur ses propres ressources. Cette institution au formidable potentiel devrait être une locomotive pour la culture à Bruxelles. Au contraire, elle est le symbole d’un dysfonctionnement institutionnel, la victime du désinvestissement massif de l’État et des complexités du millefeuille administratif belge où les compétences sont réparties entre une multitude d’acteurs ayant de plus en plus souvent des intérêts divergents. D’autres établissements fédéraux souffrent d’ailleurs de difficultés similaires comme les Musées d’Extrême-Orient fermés depuis 2013 à cause de graves problèmes d’infrastructures mettant en danger la sécurité des visiteurs et du personnel.

Des projets à différents échelons

La situation alarmante de ces établissements ne reflète toutefois pas la globalité du paysage muséal bruxellois. De nombreux projets sont ainsi en cours, notamment pour surfer sur l’engouement touristique pour la capitale. « La fréquentation des musées et attractions bruxellois totalise environ 3,3 millions pour les mois de janvier à septembre 2018, soit 4 % de plus qu’en 2017 », résume Dominique Warnotte du Conseil bruxellois des musées. « La fréquentation est en augmentation constante depuis une dizaine d’années (d’à peine 2 millions au début des années 2000, pour dépasser les 3 millions maintenant). » Pour tirer parti de cette conjoncture, plusieurs institutions entreprennent des travaux conséquents.

Le Musée d’Ixelles, dynamique établissement communal, vient par exemple de fermer ses portes pour trois ans pour un chantier de rénovation et d’agrandissement. En mai 2020, la Bibliothèque royale ouvrira quant à elle un nouvel espace muséal dédié aux manuscrits des ducs de Bourgogne. L’ambition affichée de ses promoteurs étant de « devenir l’un des dix lieux culturels phares de Bruxelles avec 100 000 visiteurs payants par an ». La région Bruxelles-Capitale investit par ailleurs massivement dans la culture à travers deux projets emblématiques : le futur Musée du Chat inspiré du célèbre personnage de Philippe Geluck, mais surtout Kanal-Centre Pompidou. Ce projet titanesque, d’un montant estimé à 125 millions (HT), est annoncé pour 2022. En collaboration avec le célèbre établissement parisien, la région souhaite créer un lieu pluridisciplinaire présentant des expositions d’art moderne et contemporain, un centre d’architecture et des espaces dédiés à l’éducation et aux loisirs.

Ce projet, dont une première phase a ouvert en 2018, ne fait toutefois pas consensus en raison de son coût faramineux mais aussi de sa conception. Le recours à des collections extérieures semble en effet aberrant pour de nombreux observateurs, alors même que Bruxelles dispose de collections du XXe siècle en caisse depuis 2011 et que le redéploiement du département moderne et contemporain des musées royaux a été brutalement abandonné par le précédent gouvernement. Mais les deux institutions ne dépendant pas des mêmes tutelles, aucune coopération ne semble possible à l’heure actuelle.

Le privé a le vent en poupe

Loin des vicissitudes et des pesanteurs du système institutionnel, le secteur privé a en revanche le vent en poupe. Capitale d’un pays de collectionneurs, réputés curieux et défricheurs, Bruxelles peut s’enorgueillir d’abriter plusieurs foires de renommée internationale : la Brafa, Art Brussels ou encore Bruneaf. Phénomène corollaire, la ville attire toujours plus de galeries et d’artistes. En une dizaine d’années, elle a vu s’installer plus d’une soixantaine d’enseignes venues de grandes villes belges – notamment Anvers –, mais aussi de l’étranger comme Almine Rech, Barbara Gladstone ou, plus récemment, Marie-Hélène de La Forest Divonne. En février, ce sont même deux galeristes, Renos Xippas et Albert Baronian, qui unissent leurs forces pour ouvrir une grande galerie à Bruxelles.

La cité dispose en effet de sérieux atouts pour attirer galeristes et artistes, car cette métropole internationale jouit d’une position stratégique au cœur de l’Europe, d’un vivier d’acheteurs, d’un marché immobilier clément et d’une politique fiscale avantageuse. Cette vitalité culturelle s’est encore accrue grâce à la multiplication récente de fondations : depuis dix ans, les initiatives privées pullulent, chacune avec un positionnement spécifique palliant souvent des lacunes institutionnelles. À l’image de la Fondation CAB, dédiée à l’art conceptuel et minimal, de la Patinoire royale, galerie proposant de vastes expositions sur l’art de la seconde moitié du XXe siècle, de la Fondation A. Stichting, qui présente des manifestations de référence sur la photographie, ou encore du Millennium Iconoclast Museum of Art, premier musée consacré aux cultures urbaines promu par une galerie et des entrepreneurs culturels. Ce paysage déjà dense sera encore enrichi en 2019 avec l’ouverture d’un nouvel espace géré par la Fondation Boon. Ce dernier offrira 3 000 m2 consacrés à la bande dessinée et aux arts graphiques narratifs au cœur de Bruxelles.

Bruxelles et Brueghel, un rendez-vous manqué 

 

Hasard du calendrier, 2019 commémore la mort de trois vedettes. Les 500 ans de la disparition de Léonard de Vinci sont célébrés en France par un chapelet d’événements, tandis que le 350e anniversaire du décès de Rembrandt donne lieu à un festival d’expositions aux Pays-Bas. La Belgique tenait, elle aussi, sa commémoration blockbuster : les 450 ans de la mort de Brueghel. Or, à l’inverse des célébrations en grande pompe de ses voisins, le Plat Pays commémore son maître a minima. À défaut d’une grande exposition monographique – inenvisageable au vu des caisses désargentées des Musées royaux des beaux-arts –, le public bruxellois devra se contenter de deux expositions d’estampes organisées à Bozar et à la Bibliothèque royale. Plus décevant encore, l’ouverture de la Maison Brueghel, annoncée depuis des années, a capoté à la dernière minute à cause de problèmes administratifs. Les Musées royaux, qui ont reçu ce monument en donation, devaient en effet le restaurer et l’aménager en vue de son ouverture en cette année symbolique. Après avoir réalisé les études, développé un projet muséographique, démontré la rentabilité du projet et trouvé des partenaires pour finaliser le montage financier, l’établissement s’est finalement vu opposer une fin de non-recevoir de sa tutelle, au motif qu’il ne pouvait puiser autant dans ses réserves. Révélateur des problèmes structurels qui paralysent de plus en plus les musées de Bruxelles, le report de cet événement phare fait figure de rendez-vous manqué.

Isabelle Manca

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°720 du 1 février 2019, avec le titre suivant : À Bruxelles, un dynamisme culturel asymétrique

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