Dimanche 21 octobre 2018

Paroles d’artiste

Bruno Perramant

« Que des échos sonores et rythmiques se fassent entendre »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 5 novembre 2004 - 762 mots

Les vues nocturnes de sa fenêtre se superposent aux sous-titres des films télévisés... Catwoman ici, les Demoiselles d’Avignon réactualisées ailleurs. Bruno Perramant (né à Brest en 1962) nous entraîne dans un monde pictural où les références cathodiques, littéraires et artistiques génèrent du récit. À l’occasion de ses expositions à Paris, La Haye et Tourcoing, l’artiste répond à nos questions.

 Des paysages et des personnages issus de votre quotidien, du texte et des superhéros, abstraction et figuration... Quelles sont vos sources d’inspiration ?
[Ce qui m’importe c’est] dériver avec des voix, d’où l’importance du texte ramené à son juste niveau de parole. Anodin, trivial, philosophique, littéraire, documentaire, lu ou entendu, il n’y a pas de niveaux de valeur ou de hiérarchie dans le texte qui m’inspire, mais je ne sais pas vraiment ce que « l’inspiration » peut représenter comme catégorie critique. C’est dans un flux sans commencement ni fin que s’inscrit ce qui veut bien émerger des sources multiples. Les premiers paysages étaient ceux de Central Park à New York, apparus au cours d’un travail sur un scénario de Pasolini transcrivant la vie de saint Paul au XXe siècle. Au cours d’un moment de retrait, le saint s’interroge sur l’inévitable vanité de sa propre existence et de son action. Moment de doute dans une déconstruction vivante du pouvoir, donc d’émotion intense.
La série suivante de paysages, dont le polyptyque Révolution n° 1 (coll. Mnam/Centre Pompidou) fait partie, n’est pas sans rapport puisque d’autres phrases inscrites dans la peinture, prononcées par un repenti révolutionnaire italien, étaient déjà mémorisées depuis New York. Tout comme des images de Central Park reviendront cinq ans plus tard s’accorder à une phrase interrogeant le temps même de la conception, de la création et de la destination de l’œuvre : « À quelle date ? » (L’Oubli, huile sur toile, 2004). Pour peindre un arbre, un fleuve, une fleur, Spiderman ou le Christ, il est donc souvent nécessaire que des échos sonores et rythmiques se fassent entendre. Cela peut être simplement la voix d’un chauffeur de métro à Brooklyn, qui m’amène jusqu’à l’étoile lumineuse de Coney Island. Et puis le verbe vous libère de l’image et peindre un paysage devient aussi simple et signifiant que de peindre Spiderman ou un générique de film.

Quel est le rôle des textes qui s’interposent sous les images comme des sous-titres télévisuels  ? Qu’attendez-vous de cette interaction entre textes et images ?
S’il y a des mots dans la peinture, vous devez instinctivement les lire, je crois qu’il est quasiment impossible de faire autrement. C’est-à-dire que, pendant un court laps de temps, votre perception est accaparée par ce que vous croyez être le sens de l’œuvre, alors que sur toute la surface du tableau il n’y a que de la peinture et que c’est la peinture qui est à lire. Si j’ai pu voir ce que j’ai lu ou entendu, j’aimerais que le spectateur puisse lire ce qu’il voit. On m’a reproché d’inscrire des phrases dans mes tableaux, dans une exposition où pas un seul mot n’était peint sur une toile. C’est quand même que le regard est un peu sous-estimé chez les borgnes ! Alors voilà, je pense que le regard est le cœur de la pensée.

Quel climat et quelle narration cherchez-vous à installer dans ces tableaux qui se lisent comme des séquences cinématographiques ?
Si une narration ou une fiction peut être à l’origine de certains travaux, elle ne sera plus à l’arrivée que fondatrice du sens. L’exposition de la galerie & :In Situ, à Paris, donne la possibilité de voir, en l’occurrence ce qui se passe par une fenêtre. Il suffit de s’accorder le temps nécessaire, ce temps sera inévitablement constitutif de ce qui apparaîtra, que l’on peut interroger à travers diverses notions : l’exil, l’assignation à résidence, la solitude ; à travers diverses catégories : le regard, l’écoute, la nuit, la lumière. Il y aura toujours quelque chose à voir, un chien blanc, un dôme dans le ciel, des feux d’artifice, des monuments et des bâtiments qui deviennent des vaisseaux nocturnes, des amoureux et donc de nouvelles histoires. Chacun peut en faire ce qu’il veut.

Expositions personnelles - Si je t’oublie Paris, jusqu’au 6 novembre, galerie &: In Situ, 10, rue Duchefdelaville, 75013 Paris, tél. 01 53 79 06 19. - Le Jardin des délices, jusqu’au 15 novembre, GEM, Museum of Contemporary Art, Stadhouderslaan 43, La Haye, tél. 31 70 33 811 33. Exposition de groupe - De leur temps. Collections privées françaises, jusqu’au 6 décembre, Musée des beaux-arts, 2, rue Paul-Doumer, 59200 Tourcoing, tél. 03 20 28 91 60.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°202 du 5 novembre 2004, avec le titre suivant : Bruno Perramant

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