Berlin, une Biennale pour l’art

La 8e Biennale de Berlin fait le pari, réussi, de privilégier les œuvres elles-mêmes aux déclarations d’intention et rapports au contexte.

BERLIN - Les Biennales de Berlin se suivent et ne se ressemblent pas. La huitième édition, présentée jusqu’au 3 août, ne fait pas exception, en prenant l’exact contre-pied de la précédente. À Berlin, commissaires d’exposition, galeristes et collectionneurs rivalisent d’ingéniosité pour exposer dans des lieux atypiques, tels que des bunkers (galerie Isabella Bortolozzi), des anciennes églises désaffectées (Artur Zmijewski, commissaire de la 7e édition de la Biennale, galerie Johann König), ou encore un ancien garage du défunt parti communiste est-allemand (collection Haubrok).

Le commissaire de cette Biennale, Juan Gaitán, Canadien d’origine colombienne, membre du comité technique du Frac [Fonds régional d’art contemporain] Nord - Pas-de-Calais, a lui décidé de quitter le quartier de Mitte, qu’il estime devenu trop touristique. Il a également choisi de ne pas rechercher d’endroit atypique : il souhaite présenter l’art dans un contexte dévolu à l’art. L’art pour l’art est d’ailleurs le principal fil conducteur de cette biennale qui n’a ni thème ni prétention politique : les œuvres doivent se suffire à elles-mêmes. Près de 80 % d’entre elles ont été créées spécifiquement pour l’occasion.

À côté de quelques grands noms, la biennale réunit essentiellement des artistes émergents, venus de tous les continents. Toutes les disciplines hormis la peinture sont représentées : dessin, photographie, film et vidéo, performance.

Sous la houlette de Gaitán, le KW, centre d’art contemporain de Berlin situé dans le quartier de Mitte et organisateur de la biennale, reste un lieu d’exposition, abritant notamment les installations de l’artiste portugaise Leonor Antunes qui convoquent le savoir-faire de tribus brésiliennes. Mais le point focal de la manifestation ne se situe pas au KW, mais au Musée Dahlem. Ce musée, situé à la périphérie de Berlin, dans les beaux quartiers du sud-ouest, regroupe les collections ethnologiques, d’art asiatique et des cultures européennes. Il s’agit d’un musée en voie de disparition : les deux premières collections déménageront en 2019 à… Mitte, dans le château qui est actuellement en cours de reconstruction. La boucle est bouclée. Juan Gaitán critique ici l’évolution de la ville de Berlin, qui, en reconstruisant un château prussien, tente d’effacer le passage du XXe siècle.

Juxtaposition sans dialogue
Faire dialoguer collections anciennes et œuvres d’art contemporain, ne s’agit-il pas d’un concept déjà éculé ? Tel n’est cependant pas le propos du commissaire : celles-ci sont simplement juxtaposées, chacune dans une salle spécifique, sans dialogue. « Les artistes avaient pour instruction de ne pas proposer d’œuvres en relation avec les collections du musée. Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont on rencontre les objets dans l’espace du musée. Le lieu joue donc un rôle important, mais pas nécessairement les collections », déclare-t-il. Wolfgang Tillmans installe ainsi une paire de baskets dans une vitrine, dans une salle habituellement consacrée aux populations indigènes d’Amérique du Nord. D’autres artistes n’ont pas tenu compte des recommandations du commissaire : Carsten Höller livre une superbe installation grâce à un stroboscope illuminant de manière lancinante les collections de bijoux précolombiens. Tarek Atoui utilise la collection d’instruments anciens pour réaliser une série de performances et collecter une banque de données sonores, intitulées Dahlem Sessions. Parmi les autres œuvres à signaler figurent Là-bas, la très poétique invitation au voyage de Saâdane Afif, ou bien encore l’hilarante parodie théâtrale du monde de l’art par Goshka Macuga.

Avec cette biennale très réussie, Juan Gaitán place la barre haut pour ses successeurs. Car successeurs il y aura, a annoncé Gabriele Horn, directrice du KW : « Je me réjouis d’annoncer que le financement des biennales de 2016 et 2018 est assuré. Je ne peux que souligner combien la continuité et la sécurisation du budget sont primordiaux pour un jeune événement comme la Biennale de Berlin. » Depuis 2004, le gouvernement fédéral finance la manifestation à hauteur de 2,5 millions d’euros par édition.

8e Biennale de Berlin

Kusqu’au 3 août, Haus am Waldsee, Argentinishe Galerie 30 ; Museen Dahlem, Lansstraße 8, tlj sauf lundi 10h-118h, we 11h-18h ; KW, Auguststraße 69, tlj sauf lundi 12h-22h, www.berlinbiennale.de

Légende Photo :
Saâdane Afif, Là-bas., 2014, 2 posters encadrés, 15 textes muraux, cables, composants électriques et électroniques, lumières, aluminium peints, haut-parleurs, dimensions variables. Courtesy Saâdane Afif et Galerie Mehdi Chouakri, Berlin. © Photo : Anders Sune Berg

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°417 du 4 juillet 2014, avec le titre suivant : Berlin, une Biennale pour l’art

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