Arman

Artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 1387 mots

L’artiste Arman a marqué l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Entêté mais lucide, il conserve de sa superbe malgré une surproduction nuisible à la lecture de son travail.

L’artiste Arman ne laisse poindre que peu de traces de sa maladie. Amaigri certes, affaibli sans doute, mais le regard toujours impérieux. Lucide sur ses errements mais indifférent aux lazzis, il garde la main et poursuit son travail la tête haute. Nourri d’une culture classique acquise à l’Ècole du Louvre, fin joueur d’échecs, il parle spontanément de politique, bien que rétif à toute forme d’idéologie. Perçu comme un homme de droite en France, de gauche aux États-Unis, il se dit anti-Bush, anti-Le Pen et surtout antitrust. Soucieux du mot juste, Arman aime la rhétorique. Son discours est souvent celui de la méthode.

Après une brève incursion au sein de l’école de Paris, ce fils de brocanteur niçois délaisse en 1959 ses Empreintes de cachets pour s’approprier l’objet. Admirateur de Vincent van Gogh, Pierre Fernandez Armand se fait appeler « Armand », comme on dirait Vincent. Une erreur typographique lors d’une exposition en 1958 chez Iris Clert abrège son prénom et il devient définitivement Arman. En 1960, il forme avec des artistes aussi différents qu’Yves Klein ou Daniel Spoerri le groupe des Nouveaux Réalistes, cimenté par le critique d’art Pierre Restany. La même année, il répond au Vide de son complice Yves Klein par le Plein en remplissant la galerie Iris Clert de détritus. À la fin des années 1960, Arman s’installe définitivement à New York. Avec son aîné le sculpteur César, il cultivera un numéro de « frères ennemis ». « À chaque fois que j’organisais une exposition de l’un ou de l’autre, ils faisaient des crises de jalousie. Quand j’ai voulu prendre Tinguely, tous deux m’ont fait une scène », se rappelle le galeriste Pierre Nahon, qui aura joui d’une exclusivité de presque vingt-cinq ans avec Arman.

8 500 pièces uniques
Si ses premières Poubelles ou ses sculptures extérieures fascinent toujours, sa production « domestique » s’ankylose, frise le décoratif. On lui reproche d’ânonner indéfiniment la même syntaxe. « Les spécialistes disent que mon apogée créative se situe au début des années 1960. J’espère que j’en ai encore. Je ne dis pas que j’en suis sûr, mais je l’espère, confie-t-il calmement en précisant : les critiques ne m’affolent pas. Les gens ne sont pas obligés d’aimer. » Ses fans comme ses détracteurs regrettent une surproduction nuisible à la lisibilité de son œuvre et à sa valorisation financière. « C’est un très grand artiste qui n’a pas percé comme il aurait dû. Pour chaque période, il y a mille œuvres en trop », résume la collectionneuse Denyse Durand-Ruel, qui a recensé 8 500 pièces uniques dans son catalogue raisonné. « Il faudra vingt ou trente ans pour qu’Arman soit reconnu parce qu’il y a trop de mauvaises œuvres sur le marché. C’est pourtant un des plus importants artistes du XXe siècle », renchérit Èric Beyersdorf, un de ses plus grands collectionneurs. Certains regrettent qu’Arman « ait perdu son objectif en cours de route ». Le ton général reste pourtant indulgent. « Si on cherche 30 pièces majeures de 1960 à 2000, on en trouve sans peine. Ce n’est pas le cas de tout le monde. On dit qu’Arman a mal vieilli, mais est-ce qu’on se demande si Robert Rauschenberg ou d’autres Américains ont si bien vieilli  que ça ? », s’interroge le galeriste Georges-Philippe Vallois, qui organisera avant l’été une exposition du sculpteur.

Arman reconnaît avoir multiplié les œuvres alimentaires pour entretenir un train de vie luxueux sans être ostentatoire : « J’ai fait des œuvres commerciales qui ne valent guère mieux que les Odalisques couchées de Matisse ou les vingt dernières années de la vie de Renoir. » Un jugement sans mépris. « Dans le catalogue raisonné, il y a un chapitre sur les divertimenti, les pièces faciles. Comme en musique, je fais mes gammes, j’entretiens la machine. Parfois, il peut en jaillir quelque chose d’intéressant que je réutilise. » Il a ainsi récemment décliné en hêtre massif pour Hugues Chevalier la Cello Chair (« Chaise violoncelle ») créée au début des années 1980. Sa façon de produire ses toiles répétitives, presque à la chaîne, rappelle la roue de bicyclette qu’il utilisait jeune pour créer en un temps record les souvenirs revendus dans la boutique paternelle. Depuis deux ou trois ans, les divertimenti l’ont dirigé vers la peinture de chevalet. A priori, une hérésie pour un artiste dont le travail repose sur la décomposition et l’accumulation des objets ! « Je suis un peintre qui fait de la sculpture », insiste-t-il. Un credo que conforte le conservateur Daniel Abadie, ordonnateur de sa rétrospective à la Galerie nationale du Jeu de paume en 1998 : « Toute sa vie, il n’a rêvé que d’une chose : être peintre. Et toute ma vie, je lui ai dit que c’était un mauvais peintre. Jusqu’à ce qu’il y a un an, je voie ses nouvelles peintures. C’est une vraie échappatoire à la répétition d’un style, à ce qu’on appelle des Arman. »

On qualifie souvent Arman de carriériste. Il répète à l’envi qu’il a « soigneusement détruit toutes ses possibilités » en quittant sur des coups de gueule les galeries Sonnabend et Sidney Janis. Après des rapports houleux avec certains marchands, en homme (d’affaires ?) avisé, il a mis de l’eau dans son vin. « Avant, si un marchand achetait une œuvre, il me payait 50 %. S’il me représentait, il me payait 66 %. Parfois les marchands prétendaient qu’ils avaient acheté. Maintenant je fais des accords plus vagues. Je dis combien je veux, ce qui m’évite des brûlures d’estomac. » Il dispose aujourd’hui de cinq représentants, dont la stratégique galerie Marlborough : « Si on travaille à mon âge avec une galerie secondaire, on vous dit que l’œuvre s’étiole, qu’elle ne vaut plus rien. »

Ses conquêtes et ses collections sont en grande partie responsables du trop-plein d’œuvres. Des stylos aux montres, des armures aux pistolets en passant par les transistors et l’art primitif, sa « collectionnite » est tous azimuts. « Il y a trente ans, il aimait les pièces assez magiques, chargées. Il a ensuite englobé tout l’art primitif avec des objets plus raffinés », rappelle le marchand Alain de Monbrison.

Pour Arman, collectionner c’est regrouper en série, selon des ensembles thématiques et par ethnie. Ainsi possédait-il un mur entier de reliquaires Kota, une trentaine de masques Mende comme une série de statuettes Fang. Mais, en 1996, alors que l’exposition de sa collection circule entre Marseille, Bruxelles et New York, Arman se pique de désamour. « Quand j’ai rendu la collection publique, je l’ai regardée différemment. Quand on montre une collection, on lui donne un statut. Elle est presque figée. On peut difficilement rajouter des pièces », analyse-t-il. Voilà quatre ans, il échange une de ses pièces phares, une statue Sénoufo, contre un tableau de Picasso de 1927, sur la base d’une valeur de 2 millions de dollars. « On m’offre maintenant 5 millions pour le Picasso, mais je ne souhaite pas le vendre. » Il a depuis cédé certains des plus beaux spécimens de cet ensemble. « Tous les dix ans, j’ai entendu Arman dire qu’il arrêtait de collectionner, et on le voyait acheter trois jours après. Mais maintenant, il s’est replongé dans son travail », observe Alain de Monbrison. En revanche, il s’échine à racheter les « Arman » de la belle époque. Il a ainsi acquis huit œuvres anciennes dans la vente Annie Ronchèse fin 2003 chez Piasa pour « être maître des pièces présentées dans les rétrospectives. Les collectionneurs prêtent de moins en moins ». Sa création mobilise aujourd’hui toute son énergie : « Je travaille comme une brute la nuit jusqu’à mettre ma santé en péril. J’arrive dans mon lit vers 3 heures du matin comme une loque. » Même si son travail a perdu en saveur, il reste l’aiguillon de sa vie.

Arman en sept dates

1928 : Naissance à Nice.
1955 : Premières Empreintes de cachets.
1960 : Création du groupe des Nouveaux Réalistes.
1961 : Premières Colères.
1967 : Collaboration avec la firme Renault.
1998 : Rétrospective à la Galerie nationale du Jeu de paume, à Paris.
2004 : Exposition « Arman Peintures », Marlborough Gallery (Madrid et Monaco).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Arman

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