Photographie

Albums de famille

Le Journal des Arts

Le 2 février 2011 - 516 mots

PARIS - Son titre, « Cinq étranges albums de famille », avertit le visiteur : les clichés idylliques ne sont pas de mise au Bal, ce nouveau lieu parisien dédié à l’image document.

L’exposition, sortant du cadre documentaire, réunit des artistes pris au jeu d’une exploration ambiguë de leur histoire familiale. Cinq récits existentialistes, parfois teintés de religiosité, tiennent la chronique douce-amère de l’adolescence, du couple et de la famille.  Rompant avec « la première fonction populaire de la photo » qui est de « pérenniser les hauts faits d’individus, pris dans le cadre d’une famille », selon l’essayiste américaine Susan Sontag, ces séries compilent des petits riens qui disent la difficulté d’être, la finitude de l’homme en résonance avec le Heidegger d’Être et Temps comme avec Le Sentiment tragique de la vie pressenti par [Miguel de] Unamuno.

D’entrée de jeu, la gravité s’insinue. Dans sa vidéo My Sister (2003), qui étire le temps innocent d’une partie de ping-pong fraternelle à travers la répétition saccadée de la séquence, le Néerlandais Erik Kessels (né en 1966) évoque la perte accidentelle de sa cadette. Suit la pastorale trouble The Clearest Pictures Were at First Strange (1965-2003) du Sudiste Emmet Gowin (né en 1941), séminariste méthodiste devenu le fils spirituel du maître américain Harry Callahan : l’inquiétant se glisse dans la beauté formelle des portraits solennels de ses proches, des nus puritains et libres de sa femme et muse Edith, d’énigmatiques étreintes enfantines. Dans sa fameuse œuvre ultime, The Family Album of Lucybelle Crater (1970-1972), son mystique ami Ralph Eugene Meatyard (1925-1972), décédé d’un cancer à l’âge de 47 ans, use, lui, d’un jeu morbide de masques. Une sélection des 64 portraits cryptés, dont chaque personnage se nomme « Lucybelle Crater », est mise en regard du film expérimental Flat is Beautiful (1988), qu’a tourné à 15 ans Sadie Benning à l’aide d’une caméra-jouet : derrière un masque, son double, Taylor, adolescente découvrant son homosexualité, questionne l’identité sociale normative. 

Palette riche
Plus charnelle, l’émouvante série phare de l’exposition, « The Adventures of Guille and Belinda and the Enigmatic Meaning of their Dreams » (1999-2010), de l’Argentine Alessandra Sanguinetti, Prix « Découverte » des Rencontres d’Arles en 2006, livre les âmes de cousines campagnardes, de leur enfance à l’âge de la maternité. Aux portraits s’ajoutent des films inédits. L’éclatante présence, servie par une palette riche, de la « Rêveuse », des « Ophélies », de Guille au « Bain d’été » offrant la sensualité de son corps obèse dans un décor de cour de ferme, touche par son authenticité. L’idée de la mort qui rôde dans une saynète comme dans le saisissant enterrement à ciel ouvert des cousines renvoie au destin incertain de cette œuvre in progress qui s’achèvera à leur dernier jour.

Cinq étranges albums de famille

jusqu’au 17 avril, Le Bal, 6, impasse de la Défense, 75018 Paris, tél. 01 44 70 75 50, www.le-bal.fr , mercredi-vendredi 12h-20h, samedi 11h-20h, dimanche 11h-19h. Jusqu’au 16 avril, « Vies de famille », cycle de cinéma du Bal en partenariat avec le Cinéma des cinéastes, tous les samedis à 11 heures.

Cinq étranges…

Commissaires : Diane Dufour et Fannie Escoulen

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : Albums de famille

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