Vendredi 14 décembre 2018

Architecture

Agence RDAI - Comme un poisson dans l’eau

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 4 janvier 2011 - 572 mots

Sans doute parce qu’il s’agit d’une architecture commerciale, le réflexe est immédiat : chercher, traquer la référence.

Défilent alors en rangs serrés dans la mémoire le centre culturel Jean-Marie-Tjibaou à Nouméa (Nouvelle-Calédonie) de Renzo Piano, le Centre Pompidou-Metz de Shigeru Ban et Jean de Gastines, la maison en bambou lovée dans la Grande Muraille de Chine de Kengo Kuma, et même la passerelle forestière sur l’Areuse à Boudry (Suisse) de Geninasca et Delefortrie… Sans oublier des souvenirs plus personnels de yourte aux confins du Kazakhstan et de la Mongolie, ou encore de hogan navajo au tréfonds de l’Arizona… Et puis, parce que la mémoire est ainsi mise en action, c’est l’histoire même de la piscine Lutetia, à Paris, qui se profile, depuis sa création par l’architecte Lucien Béguet en 1935 jusqu’à son classement en monument historique le 5 décembre 2005, en passant par les différentes étapes de sa vie mouvementée.
D’abord piscine privée de l’hôtel du même nom, au carrefour Sèvres-Babylone (6e arr.), elle devient dès 1940 celle de la Gestapo qui a réquisitionné l’hôtel et l’a transformé en siège de ses services de renseignements et lieu de tortures. À la Libération, le général de Gaulle (qui y passa sa nuit de noces…) le réquisitionne à son tour pour en faire le centre d’accueil des déportés, de retour des camps de la mort. Puis, la piscine deviendra publique (remontent alors à la surface des souvenirs d’enfance, de plongeons et de rires) avant de fermer et de servir de magasin-entrepôt à Dorothée Bis. Vidée ensuite de son eau et de tous ses occupants, elle fut vouée à l’oubli jusqu’à ce que la maison Hermès décidât d’en faire son magasin rive gauche. 

Un sol aux reflets d’eau 
Malgré la protection assurée par le statut de monument historique, la crainte était grande concernant ce petit bijou Art déco. Qu’allait donc devenir ce haut lieu de notre enfance ? C’était bien sûr méjuger de la tradition de retenue et d’élégance de la maison Hermès qui en confia l’aménagement à son partenaire habituel, l’agence d’architecture intérieure RDAI, fondée par Rena Dumas, et dont Denis Montel a repris la direction artistique à la disparition de la fondatrice. Tous souvenirs épuisés, il est temps de se confronter au nouveau : première constatation, l’espace est inchangé. Mieux, par la grâce d’une lumière très savamment dosée et maîtrisée, et un sol qui évoque les reflets de l’eau, il semble expansé, magnifié. Sensation augmentée par le fait que les fameuses cabines de déshabillage, qui meublaient les coursives ont disparu – les coursives ne sont plus des couloirs mais des pontons. Passée l’entrée, un vaste escalier habillé de tresses de frêne mène, en contrebas, au bassin. S’enchaînent alors, sous le regard, trois vastes huttes, elles aussi en tresses de frêne, qui occupent tout l’espace du bassin. Hautes de neuf mètres, courbes, ondulantes, déhanchées, traversantes, elles évoquent des nids d’oiseau tisserins. Curieuse sensation de densité et d’incroyable légèreté. Ces trois huttes sont autant d’apparitions qui jouent avec subtilité de la disparition.
Hermès marque là son territoire de façon déterminée. Et, dans le même temps joue du nomadisme, créant l’illusion, donnant l’impression de n’être là que de passage… Très bel exemple de réhabilitation-reconversion, de respect du patrimoine et d’affirmation de soi, d’autant que, si comptoirs de vente et produits sont bien présents, d’autres aménités – un café, une librairie, un fleuriste – sont là pour favoriser la promenade, la dilection, plus encore que le commerce.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°338 du 7 janvier 2011, avec le titre suivant : Agence RDAI - Comme un poisson dans l’eau

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