Samedi 15 décembre 2018

Christian de Portzamparc

L’urbain et l’objet

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 octobre 2004 - 1177 mots

Du haut de l’ancien atelier du peintre Lemordant, un hôtel particulier des années 1930 en forme de proue de navire où il a installé son atelier, Christian de Portzamparc nous reçoit pour nous parler de sa nouvelle exposition lilloise.

 En quoi consiste cette exposition, huit années après les « Scènes d’atelier » présentées au Centre Pompidou en 1996 ?
Au Centre Pompidou, nous avions choisi de présenter le cheminement du projet, à travers les maquettes d’études, les croquis, les pistes abandonnées jusqu’au projet final. Ici à Lille, on va découvrir une nouvelle génération de projets. Cette fois, je voudrais montrer que l’architecture est une chose dans laquelle on vit, on bouge, et que l’on perçoit par séquences. Il y aura donc des grandes maquettes et des films qui entreront dans l’espace. L’architecture se perçoit en mouvement et non à travers des images figées. Et puis cette conjonction du volume éclairé de la maquette et de la projection est en soi une scénographie intéressante, très forte pour l’architecture que j’ai expérimentée l’an dernier à l’exposition de São Paulo.

Les bâtiments sont donc le sujet principal de cette exposition ?
À travers eux, on verra que c’est la ville qui est le sujet principal. La première salle est dédiée au sensoriel. On y voit des images de matières et de couleurs. C’est l’impression première, très physique, d’un travail presque pictural qui se fait avec l’architecture. L’exposition s’articule ensuite en plusieurs chapitres. En face-à-face sont présentés deux projets sur lesquels nous travaillons, qui sont très antagonistes mais de dimension parfaitement égale. D’un côté, les deux premiers îlots d’un très grand quartier d’habitation à Pékin, en étude. Ce projet nous fait entrer dans le thème du « pluriel », c’est-à-dire de la fabrication des quartiers, un sujet qui m’intéresse depuis toujours. On y verra le quartier « d’îlots ouverts », en construction à Paris rive gauche, mais aussi des îlots urbains comme l’ambassade de France à Berlin (cf. L’Œil n° 549). En face, de l’autre côté, on découvrira l’autre chapitre avec une grande maquette de la « Cidade da Música » de Rio, grand projet élaboré en 1993 et en cours de chantier. C’est l’introduction au thème du « singulier », du projet unique, hors normes, qui devient un repère dans la ville. On y verra des projets comme le concours pour la grande bibliothèque du Québec ou les salles de musique du Luxembourg, maintenant en fin de chantier. Enfin, il y a le chapitre du vertical, qui traite des tours, ces grands objets, singuliers ou pluriels, qui constituent un des caractères de la ville moderne et dont le potentiel sculptural m’intéresse depuis longtemps.

Vous montrez donc deux pans de votre travail : l’urbain et l’objet...
Je m’aperçois que je travaille avec le même plaisir sur ces deux matières complémentaires. Ces deux activités représentent deux énergies un peu contradictoires aujourd’hui. Or, il est crucial de travailler sur ces deux échelles. J’ai été appelé pour construire un quartier immense à Pékin. D’emblée, j’ai proposé de sortir du modèle de ces condominiums qui poussent nombreux là-bas en ce moment, ces camps fermés, bâtis avec un immeuble luxueux qui est décliné cinquante fois. J’ai voulu lier ce grand quartier et faire passer des rues, « comme dans une ville » ! Ils ont apprécié l’idée. Mais il faut alors imaginer des îlots très particuliers, très ouverts, car les règles de l’urbanisme sont une déclinaison de la charte d’Athènes avec orientation au sud pour tous et écartement des bâtiments. C’est un défi pour moi d’entrer dans ces règles. Ils ont un logiciel, à l’Institut d’architecture à Pékin, qui me corrige mes rues, mes volumes. Mais nous aussi, nous avons connu ce type de règles urbaines hygiénistes.

Vous faites allusion à la chartes d’Athènes et aux théories urbanistiques de Le Corbusier, largement condamnées aujourd’hui, prônant de faire table rase du passé. Au début de votre carrière, on vous a parfois qualifié de « corbuséen »...
J’ai été marqué par Le Corbusier très jeune, avant même de commencer mes études d’architecture, lorsque je suis allé voir le couvent de la Tourette et la chapelle de Ronchamp. C’était un éveil... Mais dix ans plus tard, menant une réflexion critique sur sa théorie urbaine, je n’étais pas corbuséen. Son « invention » architecturale est géniale, mais il faut la dissocier du modèle urbain qu’il a proposé et qu’il voulait universel. Vision prémonitoire d’ailleurs : Le Corbusier a décrit de façon idéale une bonne part du monde qui a vu le jour de façon triviale. Mais sans lui, les tours et les barres se seraient quand même construites : c’était la logique industrielle et planificatrice. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une tout autre époque. Il n’y a plus « la » méthode commune pour faire la ville comme il en a toujours existé dans l’histoire. J’ai été marqué, à mes débuts, par ce big-bang urbain, et évidemment par les expériences de villes ou de paysages traversés ou certaines architectures comme celles de Hans Scharoun, Le Corbusier, Niemeyer ou Alto. Puis ma réflexion sur l’époque a transformé cet héritage. Mais il existe. Aujourd’hui, il est toutefois plus à la mode de faire comme si l’on n’avait pas de racines.

L’esthétique est-elle importante dans votre architecture ?
L’esthétique est liée à la vie. Méfiez-vous de ceux qui prétendent ne pas s’y intéresser. L’architecture sert à vivre. C’est un art public. Cette notion de l’îlot ouvert, sur laquelle j’ai souvent travaillé et qui existe dans beaucoup de mes réalisations, c’est une idée sur l’habitat, la lumière, la vue, la coexistence de « styles » différents, la lisibilité de l’espace public. Eh bien, c’est de l’esthétique. C’est l’idée d’un corps troué, de volumes excavés, d’éléments creusés, l’idée du contenant dans lequel interfèrent le vide et le plein. Quand j’étais adolescent je faisais de la sculpture. Je travaillais des briques non cuites, encore molles, que l’on me donnait à la briqueterie à côté de chez moi. Je les entaillais, je les perçais. J’ouvrais la masse… Il y a cela dans mes différents projets. C’est ce que montre cette exposition.

Christian de Portzamparc

Révélé au grand public lors de la construction de la Cité de la musique à Paris (1984-1990), Christian de Portzamparc est aujourd’hui un architecte sollicité aux quatre coins du monde, de Pékin où il construit des logements, à Rio de Janeiro où une autre Cité de la musique est à l’étude, en passant par Luxembourg où il livrera en 2005 un nouvel auditorium. Auréolé de prix, dont le prestigieux Pritzker Prize – l’équivalent du prix Nobel pour les architectes – qu’aucun autre architecte français n’a encore obtenu, l’architecte, né en 1944, obtenait en juillet dernier le Grand Prix d’urbanisme, récompensant son engagement en faveur d’un travail sur la ville privilégiant « la couture urbaine ». Connu pour ses architectures aux formes sculpturales, Portzamparc a œuvré dans presque tous les champs de la construction, des bâtiments institutionnels au logement, des institutions culturelles aux immeubles de grande hauteur, dont la célèbre Tour LVMH de New York (1999), qui renouvelait la vision traditionnelle du gratte-ciel américain avec sa façade « pliée ».

L'exposition

L’Exposition « Portzamparc : singulier et pluriel » a lieu du 9 octobre au 5 janvier, le lundi de 14 h à 18 h, les mercredi, jeudi, samedi et dimanche de 10 h à 18 h, le vendredi de 10 h à 19 h. Tarifs : 5 et 3,5 euros. LILLE (59), palais des Beaux-Arts, place de la République, tél. 03 20 06 78 00.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°562 du 1 octobre 2004, avec le titre suivant : Christian de Portzamparc

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