École d'art

Poisson caméra

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 21 novembre 2023 - 473 mots

Vous pensiez que le plus vieux film du monde avait été tourné à la toute fin du XIXe siècle ? Au Fresnoy, une installation d’Éléonore Geissler imagine que le cinéma a une origine beaucoup plus ancienne…

Avant de devenir une école d’art, Le Fresnoy (Tourcoing) était un complexe de loisirs avec dancing, piste de patin à roulettes et ring de catch. De cette destination première, le lieu a conservé un cinéma. Encouragée par Chris Dercon, commissaire de la 25e édition de Panorama, à déborder les espaces d’exposition pour investir l’ensemble du bâtiment, c’est là qu’Éléonore Geissler (née en 1992) a choisi de loger Le Plus Vieux Film du monde. De fait, cette installation multiplie les références au 7e art. Dans un hall sombre, un aquarium où gît un gros poisson tient lieu d’écran. Une volée de fauteuils rouges lui fait face et invite à s’asseoir. De part et d’autre, deux affiches de cinéma vintage annoncent un film de genre – fantastique ou d’horreur – mettant en scène un monstre marin. Au début du récit, une voix off surannée décrit pourtant des faits réels : en 1938, Marjorie Courtenay-Latimer, conservatrice du Musée d’histoire naturelle d’East London (Afrique du Sud), est sollicitée pour identifier un étrange poisson. Étonnée par sa forme et ses dimensions, elle en envoie un dessin à l’ichtyologue James Leonard Smith, qui ne tarde pas à identifier l’animal. Stupeur : il s’agit d’un cœlacanthe. L’espèce n’est alors connue que comme un fossile de l’ère dévonienne (entre -419 et -359 millions d’années avant notre ère), et on la croyait disparue de longue date.

BALLET DE CRÉATURES

Après avoir raconté cet événement, Éléonore Geissler bascule dans la fiction. Puisque les écailles de certains poissons sont photosensibles, pourquoi ne pas imaginer que celles du cœlacanthe pourraient enregistrer des images qui se transmettraient d’une génération à l’autre ? Il suffirait alors de les assembler à raison de 12 par seconde pour obtenir un film, sorte de journal au long cours de l’évolution depuis le dévonien. À partir d’études d’écailles de cœlacanthe et de prises de vues de fonds marins collectées auprès de l’Ifremer de Boulogne-sur-Mer et du Muséum d’histoire naturelle, Éléonore Geissler déroule ainsi au fond de l’aquarium, derrière le poisson, une succession d’écailles où se distingue un ballet de créatures sous-marines. Ce théâtre liquide prétend révéler les images d’un monde avant l’homme. Le Plus Vieux Film du monde suggère ainsi une autre histoire de l’évolution : « On la raconte toujours comme une lente conquête de la terre ferme par des poissons, explique Éléonore Geissler. Or le cœlacanthe a survécu parce qu’il est resté dans l’eau. » L’installation donne à voir le réel non pas du point de vue humain mais à partir de celui du poisson, soit un aspect impossible à saisir pour l’homme. Et cette réalité alternative trouve ici corps par la grâce du cinéma.

À VOIR
« Panorama 25 »,
Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, jusqu’au 7 janvier 2024. www.lefresnoy.net

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°770 du 1 décembre 2023, avec le titre suivant : Poisson caméra

Tous les articles dans Campus

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque