Mercredi 17 octobre 2018

Berlin capitale en chantier

L'ŒIL

Le 1 novembre 1999 - 2070 mots

Dix ans après la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989, L’Œil fait le point sur les grandes transformations architecturales de la capitale allemande. De Norman Foster à Arata Izosaki, de Dominique Perrault à Renzo Piano, les plus grands noms de l’architecture ont été conviés à participer à cet immense chantier.

Avant d’embrasser du regard les grands chantiers du Berlin d’aujourd’hui, il faut revoir les photographies de Werner Bischof, de Fritz Eschen et d’autres correspondants de guerre sur ce qu’était Berlin en 1945, ou plutôt sur ce qu’il en restait : des avenues bordées de ruines, des enchevêtrements de ferrailles tordues, des files de véhicules calcinés, des pans de murs encore fumants. Sur un total de 150 000 habitations, 30 000 ont entièrement disparu et 100 000 sont gravement endommagées. Des habitants en guenilles, des femmes surtout – les Trümmerfrauen –, déblaient 75 millions de tonnes de gravas, nettoyant tout ce qui peut servir à la reconstruction.
Rebâtir ! Peu de villes auront autant que Berlin vécu ce rêve d’urbaniste. Déjà, au lendemain de la chute de Napoléon – et sans doute pour célébrer le départ de ses troupes d’occupation – Karl Friedrich Schinkel entamait une belle série de constructions néoclassiques dont on semble encore parfois s’inspirer. Puis il y eut la vision néronienne d’une cité impériale inquiétante, fomentée par l’architecte du IIIe Reich, Albert Speer. Ses plans mégalomanes ont probablement exercé une influence sur le tracé des perspectives staliniennes de l’ancien Berlin-Est...
Après la chute du Mur, le 9 novembre 1989, suivie par la réunification allemande, décision est prise le 20 juin 1991 de déménager le gouvernement fédéral de Bonn à Berlin. Donnant l’exemple, le Président de la République s’installe en février 1994 au château Bellevue, dans un magnifique écrin de verdure. Il ne restait plus qu’à créer les conditions du « grand dérangement » des institutions, avec leurs armées de fonctionnaires et d’hommes d’affaires. Bref, à donner à l’Allemagne une capitale qui ne soit plus seulement une aimable cité administrative, mais un véritable pôle économique et politique au cœur de la Mittel Europa.

Une profusion de chantiers babyloniens
La tentation était grande de partir d’une feuille blanche, raser ici, aplanir là, et dans une profusion de chantiers babyloniens, créer LA ville du XXIe siècle. C’était compter sans l’attachement des Berlinois pour la moindre parcelle de souvenir, toutes époques confondues. Plus question de dynamiter les rangées de HLM de la Karl Marx Allee ; même les cauchemars sont invités à ne pas disparaître. Les nostalgiques d’une autre époque ont obtenu que l’on conserve une partie du Mur. Ne fait-il pas, lui aussi, partie de l’Histoire de la cité ? Comme le fantôme de la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche – l’église du souvenir justement –, noircie par les incendies de la guerre. Voilà pourquoi, sans doute, plutôt que de construire un nouveau bâtiment, on a préféré installer le Parlement dans le très symbolique Reichstag – commencé en 1884, achevé en 1894, incendié en février 1933, bombardé de 1942 à 1945, conquis par l’Armée Rouge en avril 1945, empaqueté par Christo et Jeanne-Claude en 1996, et finalement restauré par Norman Foster en 1999, avec l’adjonction d’une coupole qui fait l’admiration des foules de visiteurs. Cet art de la transformation, de la réhabilitation, les Berlinois l’ont poussé aussi loin qu’ils ont pu, légalement ou non, l’entreprendre. En faisant ici un théâtre d’un ancien hôpital ou d’une vieille brasserie, là un musée d’une gare désaffectée, comme la Hamburger Banhof aménagée par l’architecte J. P. Kleihues et qui abrite essentiellement la collection d’Erich Marx. Détail amusant, les gardiens, anciens fonctionnaires de la RDA, ressemblent aux figures tutélaires du communisme, Lénine ou Engels. Elle compte de belles œuvres de Joseph Beuys (une salle lui est consacrée), Andy Warhol, Anselm Kiefer, Mario Merz...

Le quartier du Mitte voué au commerce du luxe et de l’art
Berlin est le résultat de la réunion, au fil des siècles, de plusieurs villages. D’un quartier à l’autre subsistent encore un esprit de clocher, un accent, des expressions. Plus pour longtemps : la fin du Mur a entraîné un brassage de populations qui a le don d’irriter les gens de l’Est, affolés par la brutale augmentation de certains loyers. Délaissant un Ku-Damm devenu un leurre attrape-touristes, les capitaux de l’Ouest se ruent vers les espaces de l’Est, qu’il faut redéfinir en critères occidentaux, comme l’attestent les très séduisantes Galeries Lafayette de Jean Nouvel sur une Friedrichstrasse désormais vouée à l’opulence. Historiquement, autant que géographiquement, le centre de la ville est ici, dans ce vaste quartier de Mitte, de plus en plus voué aux loisirs, à la culture et au commerce de l’art et du luxe. Autour de la Sophienstrasse et de la Rosenthalerstrasse, les passages – les Hackesche Höfe – ont été parmi les premiers ensembles rénovés. Des bistrots, des galeries d’art contemporain, des librairies s’y sont installés. À deux pas de ces lieux déjà embourgeoisés subsiste un monument de la scène alternative. Le Tacheles, ancien grand magasin éventré par les bombes, investi en l’état dès la chute du Mur, puis décoré de fresques et de graffitis, demeure un symbole de résistance underground face à la rapide « yuppisation » du nouveau Berlin.
Il y a une dizaine d’années, une artiste comme Salomé pouvait encore déclarer : « l’expressionnisme n’est pas une forme d’art mais un style de vie. » Aujourd’hui, l’arrivée massive des fonctionnaires fédéraux risque d’étouffer l’esprit de liberté provocatrice des jeunes Berlinois. Déjà, sur les hauteurs de Prenzlauerberg, la nouvelle « branchitude » a pris ses quartiers dans les restaurants et les cafés italiens. Ils remplacent petit à petit les bouis-bouis des squatters où l’on pouvait passer la journée à lire à une table commune. S’en préoccupe-t-on dans les officines fédérales ? Sans doute, puisque l’on s’y dit prêt à « réunir écologie et économie dans la meilleure harmonie possible ». Un plan de sauvegarde de l’écosystème unique en Europe a donc été mis en place afin de conserver à Berlin son caractère de plus grande ville verte d’Allemagne – un tiers de sa superficie en espaces naturels de bois, de rivières et de lacs. 18 000 arbres ont ainsi été replantés, une action faisant partie d’un train de mesures exemplaires pour empêcher (ou ralentir) la dégradation du milieu, et ses effets sur l’organisme humain. Ne va-t-on pas jusqu’à remplacer le goudron des cours de récréation par un solide gazon planté dans de la vraie terre ? Voilà qui devrait satisfaire le Berlinois soucieux de sa santé physique, exposant son corps aux moindres rayons du soleil et roulant autant qu’il peut à bicyclette. Pourra-t-il garer l’engin au pied des magnifiques bâtiments de la Potsdamer Platz ? Ses architectes semblent avoir éludé ce délicat problème. On vient pourtant de loin admirer leurs chefs-d’œuvre.

Les souvenirs émouvants de la Postdamer Platz
De 1945 à 1994, il ne restait de cette Potsdamer Platz qu’une étendue de mauvaise herbe. Ce qui pouvait subsister de la vie antérieure d’un quartier, ses avenues populaires, cette place naguère si vivante, reposait quelques mètres en-dessous. Les premières excavatrices ont ramené à la surface beaucoup de souvenirs émouvants, comme ces tasses en porcelaine provenant de ce qui fut l’un des cafés les plus élégants de Berlin, le Josty. La décision de réhabiliter la Potsdamer Platz était antérieure à la chute du Mur. La compétition fut rude entre les architectes, juqu’au lancement officiel du projet, le 29 octobre 1994. Cinq ans plus tard, il est encore loin d’être achevé. Deux maîtres d’œuvre, deux chefs d’orchestre, se disputent la partition : Helmut Jahn, concepteur du Sony Center. Et Renzo Piano qui, à la tête d’un véritable Who’s Who de l’architecture mondiale, a créé le Centre Daimler-Benz à la mesure des ambitions du géant de l’automobile – un ensemble de bâtiments à dominante rouge-brique, étalés sur une douzaine d’hectares, amplement pourvus de zones piétonnières. Le Sony Center dessiné par Helmut Jahn est, selon son auteur, « un forum culturel pour le prochain millénaire, au sein duquel la très sérieuse industrie du loisir sera perçue comme un véritable défi vis à vis de l’art établi tel que la musique classique ou les arts plastiques ». Défi d’autant plus vigoureux que le Sony Center est situé à une encablure des prestigieuses institutions du Kulturforum – la Neue Gemälde Galerie, la Staatsbibliothek, et la Neue Nationalgalerie due au crayon de Mies van der Rohe. Pour construire cette fabuleuse cité de verre et d’acier, il a fallu déplacer sur des vérins hydrauliques ce qui subsistait du vénérable Grand Hotel Esplanade, avec sa fameuse Kaisersaal. Déjà très ébranlé par les bombardements, il demeure, une fois restauré, l’un de ces vestiges indispensables pour que survive la mémoire d’un Berlin qui a refusé de mourir. Renzo Piano et son associé Christoph Kohlbecker se taillent la part du lion en réalisant une bonne moitié du projet qu’ils dirigent, notamment tout ce qui entoure une place appelée à devenir très populaire, autant pour la qualité de ses espaces culturels (théâtre, cinéma, music-hall) que par son nom même : Marlene Dietrich Platz... Ce vaste ensemble est complété par les bâtiments dessinés par Arata Isozaki (dont l’immeuble situé au coin de la Linkstrasse et de la Reichpietschufer, est loin d’être aussi imaginatif que sa très belle et surprenante gare centrale de Kyoto, Hans Kollhoff (une tour anguleuse rappelant le Flatiron Building de New York), Jose Rafael Moneo (un classique hôtel Hyatt fondu dans le paysage de brique rouge), Sir Richard Rodgers (une évolution du dessin du Centre Pompidou, appliquée à des bâtiments à usage commercial, administratif et résidentiel), Ulrike Lauber et Wolfram Wöhr (un ensemble résidentiel et un complexe de dix-neuf salles de cinéma). On vient de lointaines banlieues pour flâner sur ces nouveaux Grands Boulevards, se perdre dans l’écrin de verre et de lumière des galeries marchandes, rêver aux devantures d’objets souvent inabordables. Ce sont surtout les gens de l’ancien Berlin-Est qui viennent visiter cette nouvelle vitrine de l’opulence occidentale. Le Centre Daimler-Benz – métaphore d’une ville désormais tournée vers le profit, l’affluence économique – est symboliquement situé à la jonction de ce que furent les deux Berlin de la guerre froide. Comme si l’on devait réconcilier tout le monde dans la consommation franche et joyeuse... Le quartier de la Potsdamer Platz est pourtant l’un des éléments-clés de ce laboratoire de l’unité allemande qu’est aujourd’hui la ville de Berlin, le lieu où se situent – de manière très optimiste – les principaux défis lancés par une reconstruction qui n’est pas seulement, loin s’en faut, architecturale. C’est toute la partie orientale de Berlin et la région brandebourgeoise qui l’entoure, qui doit être amenée au niveau économique de l’Ouest. Pour cette raison, 75 % du budget de la rénovation est attribué à ce secteur. Non sans provoquer de la grogne ici et là.

Un monstre impeccable vu d’avion
Avec la réunification, et la fin du statut particulier d’enclave dont bénéficiait la ville, les Berlinois de l’Ouest ont perdu leurs avantages fiscaux en même temps que de nombreuses subventions, notamment dans le domaine culturel. Ceux de l’Est ont vu fondre un système de protection sociale touchant à tous les domaines – santé, famille, éducation. Les loyers, naguère dérisoires, ont augmenté en flèche. De quoi éprouver parfois un soupçon de nostalgie pour le bon vieux temps où le Mur posait les choses clairement entre un Est propre, en ordre et un brin ennuyeux, et un Ouest dévoyé mais bien tentant tout de même. À cela s’ajoute le sentiment d’une perte d’identité car la plupart des Berlinois de l’Est n’ont jamais rien connu d’autre que la RDA, pour le meilleur et pour le pire. Et tous, à l’Ouest comme à l’Est, s’entendent pour émettre leurs craintes de voir disparaître la dimension humaine de la ville au profit d’un monstre, impeccable vu d’avion mais difficile à vivre au niveau du sol.

Des musées à la pelle

Regroupement des collections, restauration des bâtiments, redéfinition des compétences de chacun des établissements, les tâches de Peter-Klaus Schuster, directeur général des musées nationaux allemands, sont essentielles pour Berlin. Malgré l’ouverture de la Neue Gemälde Galerie signée par les architectes munichois Hilmer et Sattler sur le Kulturforum en 1998 (L’Œil n°498) et de la Alte Nationalgalerie le mois dernier, le programme est loin d’être terminé. La Berlinische Galerie attend son déménagement vers le quartier de Kreuzberg et cinq institutions de l’île des musées, dont le célèbre Pergamonmuseum, devraient être reliées en sous-sol selon le projet de l’architecte anglais David Chipperfield. Fin des travaux prévue pour 2010.

Le centre d’art contemporain de l’Europe centrale

« Si vous cherchez un Gilbert & George ou un Ross Bleckner, il vous faut aller à Cologne. Si vous cherchez une œuvre de la nouvelle génération, vous devez venir à Berlin. » Cette réflexion du galeriste Martin Klosterfelde résume bien la position que prend désormais Berlin avec sa foire qui s’y tient en octobre et ses nombreuses galeries qui s’installent dans Berlin-Mitte. Et la ville de se parer de commandes monumentales comme l’immense Galileo de Mark Di Suvero devant le siège de Debis ou Houseball de Claes Oldenburg devant celui de Sony. Sans parler des Keith Haring, Richard Serra ou Jonathan Borofsky qui ont été disséminés aux quatre coins de la ville.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°511 du 1 novembre 1999, avec le titre suivant : Berlin capitale en chantier

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