Mardi 11 décembre 2018

Barragán au royaume de la sérénité

L'ŒIL

Le 1 juillet 2000 - 1800 mots

À l’occasion de la sortie du petit livre des éditions Phaidon consacré à Luis Barragán (1902-1988) ainsi que des deux expositions sur le travail du grand architecte mexicain programmées au Vitra Museum et à l’Architektur Museum de Bâle, L’Œil vous entraîne dans des banlieues étonnamment sereines de Mexico. « Dans les jardins et les maisons que j’ai dessinés, disait Barragán, j’ai toujours voulu faire une place au murmure placide du silence, et mes fontaines chantent le silence. »

Avant d’affronter le génie énigmatique de l’architecte mexicain Luis Barragán, attardons-nous sur l’homme. Né en 1902, il a neuf ans lorsqu’éclate la révolution mexicaine. Ses parents sont de riches propriétaires terriens qui perdront tout, plus tard, lors des réformes agraires. Barragán devient ingénieur dans sa ville de Guadalajara et fait des études d’architecture avant de se rendre en Europe, surtout à Paris où il visite l’Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925. Il en retient le Pavillon de l’Esprit Nouveau de Le Corbusier et aussi la Cité dans l’Espace de l’Autrichien Frederick Kiesler. Mais sa révélation est l’ouvrage intitulé Les Colombières et jardins enchantés de Ferdinand Bac, qui le marque à vie. Il fera un autre voyage décisif à New York en 1931 où il se lie d’amitié avec le célèbre muraliste José Clemente Orozco qui s’est installé là, fuyant la bureaucratie tatillonne d’un socialisme qui lui préférait d’ailleurs Diego Rivera ou le plus radical Siquieros. Barragán sera très influencé par les maisons cubiques et aveugles des toiles d’Orozco, par l’aspect massif de ses murs quelquefois peints. Autre voyage important : celui de 1952-53 où il découvre l’Afrique du Nord et s’enthousiasme pour le Maroc. L’architecture arabe rejoint ses souvenirs de l’architecture andalouse et les théories sur le jardin fermé de Bac, dérivé de l’hortus conclusus médiéval. La confirmation de son goût pour la maison enclose, aveugle, fermée sur l’extérieur, ouverte sur le patio qui chez lui se transforme en jardin, et pour les toits plats. Beaucoup parlent d’influence méditerranéenne, mais c’est oublier qu’au Mexique même, les maisons traditionnelles sont ainsi faites, sourdes aux bruits extérieurs et à la chaleur, véritables forteresses aux murailles de terre, colorées comme la Casa Azul (Maison Bleue) qu’habitait Frida Kahlo. Barragán voyage encore aux États-Unis, notamment pour conseiller Louis I. Kahn, à sa demande. Sinon pour assister à la magistrale rétrospective au MoMA de New York que lui consacre Emilio Ambasz. Celui-ci avait été inspiré par Anni Albers, la femme de Josef Albers, grand théoricien de la couleur. Amoureux du Mexique où ils allaient souvent, ils deviennent amis de Barragán à qui ils offrent un tableau. Puis, une dernière fois en 1980, huit ans avant sa mort, pour recevoir le Pritzker Price.

Un purisme lecorbuséen
Barragán construit d’abord dans sa ville de Guadalajara. Puis, à partir de 1936, il réalise à Mexico une trentaine de maisons et de petits immeubles. C’est sa phase puriste lecorbuséenne, dont la modernité est autant appréciée par ses autres collègues que par une clientèle riche pour laquelle être « moderne » donne une image positive et neuve du Mexique. N’oublions pas que le Mexico des années 30 est bouillonnant, et s’enorgueillit d’une intelligentsia culturelle et politique particulièrement dynamique. Il acquiert une très belle photo de nu de Edward Weston qui vit alors avec Tina Modotti, symbole de cette modernité mexicaine bien particulière. Les maisons rationalistes de Barragán font sa fortune mais, à la longue, le lassent. Peu à peu il va se pencher vers ce que l’on peut appeler un régionalisme moderne. Il s’arrête de construire, mais il spécule. Au sens propre comme au figuré. On retrouve souvent au cours de sa vie des « pauses », des remises en question, une façon de laisser parfois les choses comme inachevées. Stratège doté d’un excellent flair, il fait des affaires dans l’immobilier, procède aux lotissements de terrains que souvent il achète. De 1945 à 1952, il fait la promotion de terrains appelés Jardins du Pedregal de San Angel. Et il en imagine le projet. Le Pedregal est une immense étendue majestueuse et sauvage, au sud-ouest de la vallée de Mexico, formée de pierres de lave crachées, bien avant Jésus-Christ, par le volcan Xitle. En dehors de son envoûtante beauté, ce paysage magique présente bien des avantages économiques et climatiques, pour désengorger la ville de Mexico déjà énorme puisqu’en 1930 elle compte un million d’habitants et le double en 1945 ! Barragán veut faire surgir une cité idéale de cette mer de pierres, il crée des jardins lunaires exceptionnels, entrelacement dramatique de roches et de végétation exotique. Il trace des routes, des places, des lacs, beaucoup de murs en phase avec la nature et projette quelques habitations. Mais ce laboratoire dédié à l’art total, ce chaos sublimement ordonné, qui dans un premier temps émerveille tout le monde, finit par lui échapper. Il en perd le contrôle financier et doit mettre fin à cette entreprise. Splendide projet faustien mais échec dont il ne reste aujourd’hui presque rien, tout ayant été avalé par la mégalopole voisine.

Des paradis à grande échelle
Son obsession de construire d’autres paradis ne l’abandonne pas. À grande échelle, ce seront les propriétés des Arboledas (1958-61) et de Los Clubes (1963-64), mondes « à part » dédiés principalement à l’eau et aux chevaux qu’il vénère. À petite échelle, ce seront sa maison, la Casa Barragán à Mexico (1947), une maison en perpétuel devenir, la chapelle des sœurs franciscaines de Tlálpan (1952-55) qu’il finance entièrement, et, merveille des merveilles, la Casa Gilardi (1976-77), exemple extraordinaire d’art total où la maison devient une œuvre d’art dès que l’on y pénètre. L’échec douloureux du Pedregal lui a fait comprendre que l’architecte doit être seul maître à bord, sans compromis ni avec les financiers, ni avec les politiques. Totalement indépendant pour être totalement libre. Ce qu’il fera, et Gio Ponti venu le voir déclarera : « L’architecte doit être son propre spéculateur ! »
Barragán agit comme un véritable metteur en scène. L’intérieur est un décor pensé, se transformant au fur et à mesure de la déambulation. Il rythme l’espace avec des éléments simples et récurrents : les murs, les plans d’eau, les jeux de lumière, les contrastes de couleurs et un balancement subtil entre dedans et dehors, donnant une importance majeure au jardin intérieur. Les murs sont essentiels. Barragán veut enfermer la maison comme la peau enveloppe le corps, mais en faire aussi une fortification. Une boîte pour celer tout ce qui est intime, un écrin à émotions, une cage à souvenirs que l’on recompose à la manière de Proust. La lumière vient de l’intérieur, des grandes baies ouvertes sur les jardins internes ou à travers des claustras géométriques. Jamais directe, toujours filtrée. L’enceinte de ces murs forme une composition labyrinthique massive, découpée horizontalement par des plates-formes reliées par de très beaux escaliers sans rambarde. Les murs et les plans s’encastrent les uns dans les autres ou se disposent en quinconces, en écrans successifs. Le concept du mur est toujours celui de la barrière. L’intersection, l’articulation, le passage entre ces « frontières » sont donc particulièrement soignés : portes toutes dissemblables, fentes, fausses fenêtres, paravents. Ainsi Barragán installe naturellement un jeu pervers entre le visible et l’invisible, le montré et le caché. Dans sa maison de la rue Ramirez n°14, il a complètement abandonné l’idée du plan libre, cher à Le Corbusier, privilégiant l’architecture sans fin chère à Frederick Kiesler, une sorte de work in progress, modelé et remodelé jusqu’à sa mort. À ses débuts, ses murs s’inspiraient des murs traditionnels faits en adobe, en briques crues recouvertes de boue puis badigeonnées de peinture. Par la suite, il a conservé cet aspect raboteux dans ses crépis ou ses textures terreuses et sensuelles. Comme pour les cinq grandes tours de Satélite, dont il a laissé à vif le béton brut, peint selon les couleurs choisies par son ami peintre Chucho Reyes. Ces tours monolithiques s’élancent dans le ciel telles des sculptures symboliques pour transposer le religieux dans le monde contemporain. Barragán est très catholique et sa foi se manifeste partout. La croix est souvent présente. En tant que simple signe comme celle de sa maison qui partage en quatre la baie vitrée donnant sur le jardin. Une croix rédemptrice à l’intersection de l’irrationnel (le jardin jungle) et du rationnel (l’intérieur construit). Baie croisée que l’on ne peut ouvrir. On ne peut sortir dans ce jardin que par une petite porte latérale. Fenêtre-tableau qui fait de lui le spectateur de sa propre œuvre et de ses fantasmes. D’autres croix, en bois, se retrouvent disséminées, jusque sur l’un des hauts murs de sa terrasse-toit, composant une vision abstraite empreinte de solitude, dont la métaphysique rappelle les toiles de De Chirico ou les œuvres de James Turrell avec cette « percée » encadrée uniquement sur le spectacle sans fin du ciel. On perçoit avec force sa foi dans le couvent des sœurs franciscaines de Tlálpan où elle se magnifie à travers la lumière, origine de la vie. Et la lumière s’exalte à travers la couleur jaune, symbole de l’or et de Dieu.

Des murs imbibés de couleurs
Grâce à la couleur, Barragán veut capturer les sens, stimuler les sensations. Les murs crépis sont tellement imbibés de couleur que le mur « est » couleur. Il emploie une gamme très variée de pigments traditionnels, une infinité de rouge, chocolat, rose fraise écrasée ou fuchsia, vert, bleu, turquoise. Des couleurs si intenses que, par leur juxtaposition, il parvient à dilater les espaces. C’est ce que l’on appellera au Mexique la Arquitectura emocional. Ce temps suspendu et émotionnel est particulièrement évident dans la Casa Gilardi. Maison minuscule construite autour d’un arbre de jacaranda, avec une piscine interne au rez-de-chaussée, qui se dilate au point de paraître grande. Par effet de trompe-l’œil la pièce entière devient liquide. L’eau, par ses reflets, sa réversibilité, son inversion et sa symbiose des plans colorés, devient un capteur, un miroir à la fois support et apport, recomposant une infinité de tableaux, une multitude d’impressions. L’eau, que seuls les chevaux des propriétés avaient le droit de fouler car elle avait été capturée pour eux seuls, est devenue quasi religieuse et permet l’immersion de l’homme, en quelque sorte le baptême. Elle mène à l’apaisement de l’âme, à la conquête du calme.Cet homme si grand seigneur et élégant, à la fois méticuleux et fin stratège, sensitif et visionnaire, proustien et moderniste, a remarquablement maîtrisé son image faisant photographier obsessionnellement son œuvre selon ses directives et ses cadrages. Cette obsession dévoile à quel point Barragán cherchait à dompter l’indomptable. De ce combat mystique entre des émotions que l’on doit cacher et exalter à la fois, de la sérénité qui en résulte, naît parfois un immense sentiment de mélancolie...

- WEIL-AM-RHEIN, Vitra Museum, jusqu’au 15 octobre et BÂLE, Architkturmuseum, jusqu’au 13 août. À lire : René Burri, Barragán, éd. Phaidon, 82 p., 99 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°518 du 1 juillet 2000, avec le titre suivant : Barragán au royaume de la sérénité

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