Mercredi 19 décembre 2018

Avis de raz-de-marée sur le marché des manuscrits

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 1010 mots

Jamais autant de marchandises ne sont arrivées sur ce marché de niche. Bien malin celui qui peut prévoir l’impact sur les cours de ces livres et lettres dont Gérard Lhéritier, le « Madoff des manuscrits », a fait un produit d’investissement.

Jusqu’au bout le suspense sera resté entier. À l’heure où nous écrivons ces lignes, on ne sait toujours pas si le 20 décembre aura bien eu lieu le coup d’envoi de la première des deux cents ventes prévues pour écouler les 130 000 manuscrits et documents saisis par la justice lors de l’affaire Aristophil (du nom de la société fondée par l’homme d’affaires Gérard Lhéritier). Celui que l’on a surnommé le « Madoff des manuscrits » proposait d’investir dans des livres, lettres et autographes anciens, promettant un taux de rendement de 8 % l’an, mais en réalité escroquant de nombreux petits épargnants. Ce fonds va donc être mis aux enchères pour dédommager autant que possible ces investisseurs floués. Mais cette dispersion suscite bien des remous.

des ventes étalées sur six ans
Le commissaire-priseur Claude Aguttes, chargé de faire l’inventaire, s’est entouré de six experts pour proposer cette première vente qui se veut un échantillon de la diversité de cet ensemble exceptionnel. Un collège indépendant doit désigner les quelques autres maisons chargées de l’aider à réaliser ces multiples adjudications qui vont s’étaler sur six ans pour éviter un effondrement du marché, à raison de trente vacations par an. Mais les professionnels ont du mal à évaluer leur impact sur les cours. « Si le marché réagit bien, on accélérera ; dans le cas contraire, on ralentira », précise Claude Aguttes, qui attend de la première vente une douzaine de millions d’euros.

Les achats massifs effectués par Gérard Lhéritier pendant des années avaient entraîné une hausse des prix de l’ordre de 30 %. Ces cours sont redescendus après que ses pratiques frauduleuses ont été démasquées. Et, comme le souligne Alexandre Giquello, commissaire-priseur pointu dans cette spécialité, « on va retrouver dans les salles de ventes les vrais amateurs et non plus des investisseurs, donc des acheteurs conscients de la réalité des prix ».

Il y aura un fossé entre les quelques trésors proposés, certains déjà convoités par des musées ou institutions, et le reste. « Il faut construire les ventes de sorte que les locomotives “tirent” le tout-venant », préconise Francis Briest, président du conseil de surveillance et stratégie d’Artcurial. « Certaines pièces vont faire l’objet d’un arrêté du ministère de la Culture pour les classer trésor national, ce qui ne fait pas forcément monter leur prix car cette procédure empêche leur exportation et les prive donc d’une clientèle internationale », précise-t-on à la BNF. Or, il faut savoir que les ouvrages en langue française s’exportent bien et que l’art du livre français est réputé. La BNF se dit aussi intéressée par des lots moins prestigieux mais permettant de compléter sa collection ou de l’aider dans ses recherches.

Une niche à 24,3 millions d’euros en 2016
L’an dernier, plusieurs ventes aux enchères médiatiques de collections de livres ont été adjugées avec succès. Elles ont tiré le produit total. Mais pour apprécier la réalité du marché, le Conseil des ventes volontaires a scruté les dix principaux opérateurs spécialisés : Alde, Artcurial, Binoche et Giquello, Christie’s, Piasa, Osenat, Aguttes, Sotheby’s, Pierre Bergé & associés et Cornette de Saint Cyr ont mené quarante-trois ventes de livres rapportant 24,3 millions d’euros hors frais. En rajoutant le montant réalisé par d’autres opérateurs plus généralistes, le marché est estimé par le CVV à environ 26 millions d’euros pour 6 000 livres cédés. Une niche…

Les deux plus hautes adjudications ont franchi la barre des 400 000 euros. Chez Sotheby’s, lors de la vente de la bibliothèque cynégétique du Verne, le Livre de chasse de Gaston Phébus, imprimé vers 1507-1510, est parti pour 430 000 euros (estimation basse 150 000 euros). Chez Pierre Bergé & associés, lors de la vente de la collection Pierre Bergé du 9 novembre, le manuscrit autographe des Noces d’Hérodiade de Mallarmé a été adjugé 470 000 euros (estimation basse 400 000 euros).

Les livres adjugés plus de 25 000 euros hors frais représentent 45 % du montant total et 3 % du nombre de livres vendus. Quant à ceux cédés plus de 100 000 euros, ils ne représentent que 17 % du total des ventes et seulement 0,004 % du nombre de livres adjugés. Le produit des ventes est donc assez concentré. Pour autant, le marché du livre est très diversifié, recouvrant la littérature, l’art, la poésie, les voyages, l’histoire, les sciences. « Certains bibliophiles sont intéressés par le texte, d’autres par “l’objet livre”, c’est-à-dire par l’art de la typographie, de la reliure, de l’illustration… », constate le CVV. Il existe en fait beaucoup de micro-marchés, d’où une large gamme de prix et de multiples profils d’acheteurs. Ainsi, lors de la vente de la collection Pierre Bergé, l’adjudication la plus basse a été de 400 euros au marteau pour l’édition originale d’un plaidoyer en faveur de la liberté de la presse de Chateaubriand.

Un panorama de la culture française
Le taux moyen d’invendus de 37 % est légèrement supérieur à celui du secteur Art et objets de collection, mais les écarts sont sensibles entre les opérateurs, preuve qu’il s’agit d’une spécialité pointue attirant des connaisseurs. Beaucoup de particuliers amateurs achètent plutôt via des professionnels, tandis que les enchères sont davantage considérées comme des ventes « pour marchands » selon le CVV. D’ailleurs, c’est une jeune maison méconnue, Alde, créée en 2000 et spécialisée dans la vente de livres, d’autographes et de numismatique, qui représente 33 % des lots proposés et 34 % des lots vendus, ce qui en fait le premier opérateur dans ces deux catégories. Avec 13 % du marché en valeur, elle ne parvient toutefois pas à rivaliser avec les poids lourds comme Sotheby’s.

Francis Briest nuance ce constat : « On aurait tort de considérer ces ventes comme susceptibles de n’intéresser que des habitués. L’ensemble Aristophil dresse un vaste panorama de la culture française pouvant attirer une clientèle diverse : il y a au moins cinquante catégories ! » Claude Aguttes, qui les a regroupées sous treize thématiques, a d’ailleurs imaginé un marketing très élaboré des catalogues et des présentations pour créer des rendez-vous qui deviendront familiers au public.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : Avis de raz-de-marée sur le marché des manuscrits

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