Vendredi 14 décembre 2018

Aux mânes de la Chine éternelle

Par Laure Meyer · L'ŒIL

Le 1 novembre 2000 - 1889 mots

L’automne asiatique ne finit pas de briller. Après les expositions montées par les galeries privées et en attendant l’inauguration du Musée Guimet, la Ville de Paris invite la Chine avec près de 200 pièces archéologiques. Des débuts de l’âge du bronze avec les Shang jusqu’à la dynastie Liao, c’est un survol de trois millénaires d’art chinois qu’offre le Petit Palais.

Riche de cinq millénaires de production artistique ininterrompue, la Chine n’en finit pas de révéler les trésors de son sous-sol. Année après année, des tombes auparavant insoupçonnées livrent aux archéologues de nouvelles trouvailles. Le Musée du Petit Palais avait présenté en 1973 celles qui étaient antérieures à cette date. Il fallait prendre la relève. En accord avec les autorités chinoises, c’est ce que fait Gilles Béghin, commissaire de la nouvelle exposition. Elle révèle les principales découvertes effectuées majoritairement dans la province du Shaanxi, l’une des plus riches de la Chine, mais aussi dans le Henan et la Mongolie intérieure, à l’exclusion du sud du pays. Les œuvres proviennent de sépultures ou de sites cultuels. Les objets les plus anciens remontent aux débuts de l’âge du Bronze (période des Shang et des Zhou, fin du deuxième millénaire avant J.-C.), tandis que les plus récents sont datés de l’époque des Liao (907-1125), une période jusqu’ici relativement mal connue. Le bronze, particulièrement important en Chine, a rythmé les créations sous les dynasties successives. Les productions des Shang (vers 1550- vers 1050 av. J.-C.) sont caractérisées par leurs formes majestueuses qui devaient se poursuivre sous les Zhou de l’Ouest (1050-771 av. J.-C.). Les objets réalisés, utilisés dans le cadre de la vie des princes, concernent aussi les chevaux. Ce sont des chanfreins, particulièrement rares, garnissant le front de l’animal, et des ornements de char décorés de têtes de morts. Mais le bronze servait surtout à produire des vases rituels pour les banquets des cultes des ancêtres, certains pour contenir des boissons fermentées, de la bière (le véritable vin était inconnu) ou de l’eau, d’autres étaient prévus pour des aliments solides. En ce qui concerne la forme, le lien avec la céramique néolithique est souvent perceptible, comme le prouve un tripode à la surface duquel se dessine le masque du taotié, mystérieuse figure de monstre émergeant des profondeurs sombres du bronze. Pour d’autres récipients, les formes animales ne sont pas rares. Certains auteurs se sont demandés si elles correspondaient à des totems de grands clans aristocratiques, mais aucune confirmation n’a pu être trouvée. Vainqueurs de l’empire des Shang au XIe siècle, les Zhou de l’Ouest établissent ensuite leur capitale à Xian, développant une esthétique qui leur est propre, avec des récipients d’allure monumentale et de grands tripodes pourvus d’un couvercle et d’anses en croix, pour les aliments solides. Comment cette vaisselle était-elle utilisée ? Les inscriptions gravées à l’intérieur n’en disent rien. Il est logique qu’elle ait servi dans des banquets en l’honneur des ancêtres. Pourquoi alors l’a-t-on retrouvée dans des tombes ? Peut-être pour que dans l’au-delà, les défunts puissent accomplir les cérémonies habituelles... Mais rien n’est certain.

Des cloches dépourvues de battant
Le bronze servait aussi à fabriquer des cloches. Née dans le sud, la mode de ce type d’objets a gagné le nord, en liaison avec le lent développement de la musique liturgique. Dépourvues de battant, elles étaient frappées de l’extérieur avec un maillet et groupées par deux. Plus tard on devait en aligner plusieurs de tailles différentes pour obtenir de véritables carillons. Pour la fin de cette période, une tombe de Sanmenxia (province du Henan) a révélé un extraordinaire ensemble d’objets de jade. Disposées sur le visage d’un défunt et cousues sur un tissu, les différentes pièces formaient un masque qui annonce les vêtements mortuaires en jade, habits de lumière de certains princes. Connu depuis les temps néolithiques, le jade, dans la mentalité de l’époque était crédité du pouvoir de préserver les corps. D’autres pièces, notamment le disque bi (instrument cérémoniel et symbole du ciel) ou des objets sculptés en forme de silhouettes animales les plus variées, illustrent la grande diffusion de l’art du jade en Chine. Bien des siècles plus tard, des jades sculptés très anciens ont été collectionnés et retaillés, prouvant l’importance qui leur était accordée. Parallèlement au jade, on constate que l’art des métaux progresse. À côté du bronze, voici le fer, représenté par une pièce extrêmement rare, le plus ancien objet en fer trouvé en Chine. C’est une épée de fer à poignée en jade qui s’avère plus ancienne que ce que l’on croyait précédemment. Le règne des Zhou de l’est comprend la période des Printemps et Automnes (770-481 av. J.-C.) et la période des Royaumes combattants (481-221 av. J.-C.). La Chine se fragmente alors en états dirigés par des princes puissants. On assiste en art à un début de « baroquisme » et de complication technique, une recherche liée à l’existence de cours princières plus développées. Leur faste est proclamé par cette luxueuse épée de fer à poignée en or incrusté de turquoise, arme de parade plus que de combat, complétée par des éléments de ceinture en or ou des pièces de harnachement de cheval, également en or. Dans le Henan, d’autres grands bassins de bronze ont été retrouvés sur les sites de Xulialing et Xiasi, mais la pièce la plus étonnante est une chimère en bronze incrustée de turquoise servant de support de tambour. Sur son dos se tord une seconde chimère. Toutes deux ont leur surface incrustée de pierres dures et de cuivre. Leurs formes particulièrement baroques ont amené certains spécialistes à y voir un objet venu du sud de la Chine. Rien n’est certain mais l’animal garde son caractère onirique. La pratique des incrustations était courante à l’époque des Royaumes combattants, pour faire jouer la couleur sur le ton du bronze et l’on trouve même des incrustations de laque sur du bronze.

À la gloire du grand empereur Qin Shi Huangdi
Tout concourt au prestige de celui qui, régnant maintenant sur la Chine réunifiée, est l’un des hommes les plus puissants de l’histoire du monde. En 221 av. J.-C., il s’est rendu maître des divers Royaumes combattants et fonde le premier grand empire chinois. Le gouvernement est centralisé autour de lui, tout est unifié, poids, monnaie, écriture. Des messagers transmettent ses ordres aux confins de l’empire. En guise d’accréditation, des figurines animales coupées en deux constituent des témoins, une moitié étant remise au messager, l’autre au destinataire. Et surtout, l’empereur est servi par une armée puissante dont le souvenir subsiste encore. Selon les historiens chinois, le tombeau grandiose prévu pour le monarque est aussi somptueux qu’un palais. On en connaît l’emplacement, près de Xian, mais il n’a jamais été fouillé. Cependant on a retrouvé par hasard en 1974 des milliers de statues de soldats et chevaux en terre cuite, tous enfouis dans le sol. Ils devaient remplacer les serviteurs que précédemment on enterrait vivants à la mort d’un roi. Pour la fosse n°1, ils sont là, plus de 1000 fantassins et 24 chevaux, mais des milliers d’autres sont encore prisonniers de la glaise. La fosse n°2 a livré surtout des arbalétriers un genou à terre et la fosse n°3, quartier de commandement, des statues d’officiers.
Vision inoubliable à Xian, la salle d’exposition de la fosse n°1, de 70 m sur 230 m, présente l’armée en ordre de marche, grandeur nature. Tous les détails sont rendus avec réalisme, costumes des différentes nationalités, armures et armes, styles de coiffures, pour ne rien dire des expressions des visages. Sept grandes figures de combattants sont exposées à Paris. Voici un Officier, membre de l’équipage d’un char. Debout sur son char, il a retrouvé inconsciemment le bel équilibre de l’Aurige de Delphes. Son armure est plus petite et plus légère que celle des fantassins plus exposés. Son chapeau indique son grade d’officier. Pour l’Arbalétrier agenouillé, cheveux noués au sommet du crâne, les plaques de l’armure sont plus grandes, moins soignées et couvrent également les épaules. Quant à l’arbalète, c’était une arme ultra perfectionnée, utilisée en Chine bien avant l’Europe. C’est l’efficacité des contingents d’arbalétriers chinois qui a permis de repousser les invasions des nomades du nord et du nord-ouest. D’autres guerriers sont là, un porte lance, un écuyer agenouillé, tous parfaitement caractérisés. Mais le grand empereur n’a régné que quinze ans. Après sa mort, des guerres civiles provoquent l’arrivée d’une nouvelle dynastie, les Han.

Les Han et les Tang, contemporains de l’empire romain
L’empire des Han, contemporain de l’empire romain et également puissant, est évoqué dans l’exposition par des pièces peu nombreuses mais luxueuses. Provenant de la tombe de la princesse Yangxin, sœur de l’empereur Wudi, voici un Cheval en bronze doré qui permet de voir en sa propriétaire une favorite de son frère pour avoir reçu cette mythique monture céleste représentée comme l’un des célèbres chevaux du Ferghana. De la même tombe, proviennent un brûle-parfum évoquant l’île des Bienheureux, une lampe en forme d’oie, de nombreux ornements de char en bronze incrusté d’or et d’argent.

Quand triomphe le bouddhisme
Durant la longue période de désunion qui suit, le triomphe du bouddhisme, venu de l’Inde par la route de la soie en Asie centrale, est attesté par une grande Statue d’Avalokitesvara et par un Autel du Bouddha Amitâbha. Le règne des Tang est marqué par le luxe opulent de la cour. L’importance du commerce est prouvée par la présence de pièces de monnaie dont l’une, byzantine, est en or. Les bijoux sont nombreux et variés, tout comme les vases en or et argent, témoignages des grandes réussites de l’orfèvrerie Tang. Mis au jour en 1987, le fabuleux trésor du Famensi avait été caché soigneusement. On y a retrouvé un grand bassin en argent doré, des céladons, de la verrerie importée des pays musulmans et divers objets destinés à la consommation du thé qui se buvait alors salé. Mais les objets les plus intéressants sont certainement les quatre séries de cinq reliquaires emboîtés comme des poupées russes. Supposés contenir un doigt du Bouddha, faits de matières de plus en plus précieuses, ils ne contenaient finalement... rien, n’étaient que des leurres. La véritable relique se trouvait scellée dans une cachette murale.
Tandis que les empereurs Song régnaient sur la Chine, les Liao (907-1125) ont occupé les territoires du nord, aux marches de l’empire, en Mongolie intérieure. Deux tombes récemment découvertes permettent de mieux les connaître. L’une, de 941, a livré des objets de céramique ou argent doré comparables à ceux des Tang, comme cette coupe en or en forme de fleur à cinq pétales. L’autre tombe, de 1018, était celle d’une princesse de Chen, le visage couvert d’un masque en or reposant sur un oreiller. Sa Coiffe à ailettes en or et argent doré faite de feuilles d’argent ajouré, à motifs de phénix, est surmontée par une petite sculpture taoiste. Son corps était maintenu par un justaucorps de satin sur une armature d’argent, ses bottes en argent étaient décorées de motifs en or. Autour d’elle, ses bijoux, parmi lesquels on remarque un pendentif en jade sculpté de très belle facture. De petits objets en cristal de roche et agate révèlent une influence chinoise revue dans un sens plus barbare, mais on peut aussi constater que les « barbares » Liao ne sont pas si barbares qu’on le pensait, d’autant qu’une boîte destinée à contenir une pierre à encre nous rappelle qu’ils avaient créé leur propre écriture.

- PARIS, Petit Palais, 2 novembre-28 janvier.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°521 du 1 novembre 2000, avec le titre suivant : Aux mânes de la Chine éternelle

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