Dimanche 16 décembre 2018

Au temps des iconoclastes

L'ŒIL

Le 1 mai 2001 - 1845 mots

Au XVIe siècle, menée par des intellectuels, la Réforme eut un écho populaire retentissant. Avec pour corollaire la destruction des images religieuses. Des milliers d’œuvres d’art périrent ainsi par la pierre, la lame ou le feu. A partir du 12 mai, le Musée de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg raconte ces actes de fanatisme.

Mai 1533, à Augsbourg. Un impressionnant bras de fer a lieu entre Anton Fugger, grand financier et chef de file des catholiques, et Marx Ehem, marguillier réformé de l’église Saint Maurice. Malgré l’interdiction du Conseil de la Ville, Fugger a maintenu la cérémonie de l’Ascension, au cours de laquelle une statue du Christ triomphant, sertie dans une grande mandorle peinte aux couleurs de l’arc-en-ciel, s’élevait jusqu’à disparaître par une ouverture dans le plafond de l’église, d’où était ensuite précipitée une effigie enflammée du Diable. « Pendant l’Ascension, les anciens et authentiques chrétiens avaient pleuré, tant leur ferveur était grande, tandis que les chrétiens inversés et hérétiques avaient poussé des jurons et des cris à déclencher le feu de la géhenne », écrit un chroniqueur. A peine l’Ascension est-elle terminée, que « Marx Ehem et sa bande, tous en grande colère » s’élancent vers les combles. Ils font redescendre la statue au bout de sa corde, et tout d’un coup, la lâchent à mi-hauteur. L’iconoclasme atteint ici un degré d’efficacité redoutable qui va au-delà de la seule destruction d’une image. Les iconoclastes ont profité du spectacle pour mettre en scène cette destruction, touchant ainsi les « anciens chrétiens » en plein cœur et inversant à leurs yeux effarés le sens même de la cérémonie : l’image du Christ triomphant, symbole de la victoire définitive du bien sur le mal, s’écrase au sol comme une vulgaire idole, à l’instar du Diable auquel elle est ainsi assimilée. Il s’agit aussi d’une attaque politique. De cette épreuve, Fugger sort vaincu, condamné par le Conseil de la Ville et affaibli aux yeux de tous.

Le commerce des indulgences
La fureur iconoclaste avait éclaté dès 1521 à Wittenberg où, quatre ans plus tôt, Martin Luther avait placardé ses 95 Thèses dénonçant le commerce des indulgences. Puis elle s’était répandue comme une traînée de poudre, en Allemagne, tout autour de la mer Baltique, Dantzig, Kœnigsberg, Riga, Stockholm, Malmö, Copenhague, en Suisse, dans l’Est de la France, Strasbourg, Mulhouse. L’iconoclasme protestant est la manifestation la plus spectaculaire d’une révolution beaucoup plus vaste et profonde qui triomphe en Europe du Nord et secoue toute la chrétienté. Son principal objectif est la rénovation de l’Eglise et du culte. Pour les grands théoriciens de la Réforme, Martin Luther, Huldrych Zwingli et Jean Calvin, la religion doit s’appuyer sur la foi dans le cœur de l’homme, et sur la Parole évangélique, seule vraie image de Dieu. Ils se livrent à une critique dévastatrice de l’Eglise catholique, ciblant en particulier son système économique lié au culte des morts. Au XVe siècle, celui-ci avait fini par devenir prépondérant. Dans un pamphlet rédigé en 1520, l’éditeur bâlois Pamphilus Gengebach montre un groupe d’ecclésiastiques guidés par le pape en train de dépecer et de se repaître d’un cadavre. Ce culte reposait sur l’idée qu’il était possible de raccourcir le séjour des « pauvres âmes » au Purgatoire, y compris la sienne propre, en constituant des « provisions d’âme ». Pour ce faire, un seul moyen : suivre la parabole évangélique du jeune homme riche, à qui Jésus enjoignait de donner sa fortune aux pauvres s’il voulait obtenir son salut. Autrement dit, accomplir de « bonnes œuvres ». Celles-ci profitaient avant tout à l’Eglise qui multipliait les occasions de s’acheter une part de salut : messes, offrandes à la Vierge ou aux saints intercesseurs, pèlerinages, culte des reliques, ventes d’indulgences. En outre, les grandes familles avaient pris l’habitude de créer des fondations dans leur église paroissiale. Elles y construisaient des chapelles privées où étaient célébrées des messes pour tous leurs défunts, censées se succéder ainsi jusqu’au... Jugement Dernier. Les puissants rivalisaient de luxe pour décorer ces chapelles, satisfaisant ainsi à la fois à l’ostentation de la gloire personnelle et au salut de leur âme.

L’âne des Rameaux et le Christ au tombeau
L’« équipement » d’une seule chapelle comporte des stalles sculptées, des vitraux, un autel avec tous les instruments liturgiques (tenture d’autel, croix, missel, candélabres, calice et patène, clochette), un retable sculpté ou peint, le poêle funéraire, la chasuble du prêtre. La chapelle Diesbach, dans la collégiale de Berne (qui en contient 26), avait coûté à la famille fondatrice le prix d’une dizaine de maisons de ville. Le développement de la piété laïque entraîne un véritable boom de la production artistique. A la multiplication des chapelles privées, il faut ajouter tous les objets nécessaires à la dévotion domestique : retables portatifs, livres d’heures, statuettes, mais aussi gravures diffusées en grand nombre et peu onéreuses, pour les plus pauvres. L’art offre des images de plus en plus proches des gens, réalistes, émouvantes, séduisantes. Il investit les personnages sacrés d’une beauté aristocratique et sensuelle que les réformés ne leur pardonneront pas. Pour eux, les églises sont pleines d’images de « putains ». Les images, et surtout les statues, jouent aussi un rôle « pratique » dans les fêtes religieuses : on traîne dans les rues l’âne des Rameaux monté sur roulettes, à Pâques on décloue un Christ amovible qu’on porte au tombeau, pour l’Ascension, la statue du Ressuscité est hissée jusqu’à la faire disparaître sous le toit de l’église. L’art est inextricablement lié au culte. Il sera ainsi la première cible des Réformateurs.
En réalité, c’est moins l’art qui est visé que les images, au sens large du terme, c’est-à-dire aussi bien les représentations que les objets symbolisant le culte catholique (autels, instruments). Sur le plan théorique, les Réformés réfutent le statut des images qui avait prévalu depuis l’issue de la crise iconoclaste byzantine, au VIIIe siècle. Le deuxième Concile de Nicée, en 787, avait en effet établi que les représentations de personnes sacrées étaient légitimes car « les honneurs rendus à l’image se transmettent à ce qu’elle représente, et qui vénère l’image vénère l’être représenté ». L’image sacrée échappait donc au danger d’idolâtrie. En outre, ces représentations étaient utiles car elles édifiaient les illettrés.

Tu ne feras aucune image sculptée
Si Luther pense que les images sont adiophora (ni bonnes, ni nuisibles) et ne se prononce pas contre elles, Zwingli, Calvin et Andreas Karlstadt se montrent radicaux : les images religieuses sont des idoles. Il suffit de voir les superstitions qui s’y attachent et le commerce qu’elles génèrent. Leur destruction est agréable à Dieu, elles n’ont aucune utilité pédagogique, le seul enseignement véritable résidant dans les Ecritures. En outre, argument imparable, elles tombent sous le coup d’un interdit vétéro-testamentaire. Le deuxième Commandement stipule en effet : « Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux, ou dessous de la terre ». (Exode 20, 4-6). Aux « images mortes » (faites de bois, de pierre et de couleur), œuvres criminelles envers Dieu, ils opposent les « images vivantes » de Jésus-Christ que sont les pauvres, démunis et souffrants comme lui. Dans la parabole déjà citée, Jésus leur promet le salut, alors « qu’il sera plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux ». Si elle fut conduite par des intellectuels, la Réforme eut une dimension fortement populaire. On sait que dans de nombreuses actions iconoclastes, une grande partie des participants était constituée d’artisans. Le caractère simple, direct et très humain de la nouvelle religion, qui s’adressait à tout homme ayant simplement la foi, son souci de divulguer les textes sacrés par la prédication et à travers les traductions en langue vulgaire, enfin et surtout son attaque d’un système liturgique qui taxait lourdement les paysans, tout cela la rendait populaire et explique sa rapide propagation.
Si les premières attaques iconoclastes furent des actions spontanées et anarchiques, ces émeutes furent tout de suite réprimées par les autorités morales protestantes, dont Luther, qui s’efforcèrent par la suite, sans y parvenir toujours, de rationaliser et officialiser les campagnes d’« épuration », en les maintenant sous le contrôle des autorités locales. Des actes iconoclastes isolés furent parfois punis de mort, selon la sanction prévue par l’Eglise catholique pour tout sacrilège. Les destructions étaient d’ailleurs plus complètes lorsqu’elles étaient officielles que lorsqu’elles étaient spontanées.

Des œuvres d’art suppliciées
Dans les villes protestantes, la plupart des églises et des couvents, dont beaucoup sont ensuite fermés, rasés ou transformés en lieux de prédication, furent vidés de leurs richesses. Les instruments en métaux précieux étaient refondus et allaient grossir le trésor municipal. Les œuvres d’art étaient parfois revendues en pays catholique, parfois réemployées au prix de quelques transformations, le plus souvent détruites.  Les sculptures en bois sont brûlées, celles en pierre sont brisées en morceaux, quand on ne se contente pas d’en casser le visage et les mains, ce qui les rend méconnaissables. Les fresques sont badigeonnées, les tableaux brûlés ou bien caviardés. Dans ce cas, les agressions sont ciblées : on s’attaque aux yeux, aux visages et aux mains, on gratte les symboles liturgiques en épargnant souvent le reste du tableau. Des témoignages écrits ou gravés, souvent issus du clan adverse, racontent certains épisodes iconoclastes, accompagnés de railleries envers les idoles, parodies, souillures des autels et autres joyeusetés relevant de l’esprit du carnaval. Beaucoup plus inquiétants sont les cas de supplices de statues. A Elgg, dans le canton de Zurich, la nuit de Noël 1524, le crucifix et les autres « images » de l’église sont enlevés, écartelés et jetés dans les marais, châtiment réservé aux plus grands criminels. A Saint-Gall, on cloue au pilori une statue du Diable. De nombreux cas ont été rapportés d’images religieuses auxquelles on avait appliqué des pratiques pénales : bûcher bien sûr, mais aussi décapitation, pendaison, noyade, aveuglement, mutilation des mains... Par un étrange retournement, certains iconoclastes finissent par traiter les images comme des personnes réelles, non pour les aimer, comme leurs adversaires « insensés », mais pour les haïr et les supplicier. L’irrationalité, qui motive l’adoration, réapparaît dans la haine et la peur de l’image, comme l’envers d’une même folie. Un peu plus tard dans le siècle, il ne s’agira plus d’attentats symboliques, mais d’une véritable folie meurtrière qui entraînera les deux partis dans les guerres de Religion.
En pays protestants cependant, avec la Parole, c’est la rationalité qui l’emporte sur la folle prodigalité d’images trop liées à la mort. En faisant l’économie de l’image, ces pays se donnent les moyens d’une prospérité que le Sud de l’Europe pourra bientôt leur envier. Quant à l’art, il connut alors un fatal déclin, les Réformateurs ne lui concédant plus qu’une marge étroite (portraits, histoires édifiantes, sujets agréables à regarder), et mit du temps à se remettre de cette séparation forcée d’avec le sacré. Mais celle-ci n’est-elle pas l’un des jalons menant vers l’autonomie esthétique de l’œuvre d’art ?

- STRASBOURG, Musée de l’Œuvre Notre-Dame, 3, place du Château, tél. 03 88 52 50 00, 12 mai-26 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°526 du 1 mai 2001, avec le titre suivant : Au temps des iconoclastes

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