Mercredi 17 octobre 2018

Au frais, à Barbirey

L'ŒIL

Le 1 juillet 2000 - 1574 mots

À la confluence des vallées de l’Ouche et de la Gironde, à quelques kilomètres de Dijon, se cachent un parc paysager à l’anglaise du XIXe siècle et un jardin potager en terrasses. Depuis 1989, leur propriétaire, Roland Garaudet, mène un programme de réhabilitation de ces jardins. Chaque été, des artistes contemporains font des interventions sur le site. Après Jacques Vieille ou Erik Samakh, c’est cette année au tour de Jochen Gerz d’intervenir sous les ombrages de Barbirey.

Tout jardin est un territoire qu’il faut arpenter, un espace qu’il faut parcourir pour que le corps tout entier puisse prendre l’exacte mesure de ses divers arrangements. C’est en son sein que l’ouïe, l’odorat, le toucher et la vision s’adonnent au spectacle complet de la nature. L’aristocratie du XVIIIe siècle avait bien compris ce principe en élevant ce domaine de la création vers des sommets de sophistication. Pour certains, l’art des jardins surpassait de loin celui de la peinture, art qui ne comble l’imaginaire qu’à partir des seules données rétiniennes. Il est vrai que le bon plaisir de cette époque ne reposait pas sur les seules images, comme c’est aujourd’hui le cas. Chaque jardin, quelle que soit son époque, est avant tout l’histoire d’un morceau de nature visitée par l’homme et dans lequel il expose son intelligence de l’espace, ses émotions, ses sentiments. Un jardin atteste donc de la rencontre d’un homme et d’un paysage. Que serait pour autant cette rencontre sans l’amour de la terre, sans la passion de voir lentement un terrain et les plantations soudain répondre aux sollicitations de son propriétaire ?
Nombreux sont les exemples ainsi marqués par l’autorité d’un personnage hors norme : Hubert Robert pour Méréville, Louis René Girardin pour Ermenonville, Jacques Majorelle à Marrakech (L’Œil n°510). Moins connu que ces illustres exemples, le jardin de Barbirey démontre que l’association entre cinq artistes, un propriétaire passionné et l’association Grand Public peut susciter le plus étonnant des résultats.

Pour arriver jusqu’à Barbirey, autant se munir d’une bonne carte. Au centre de cette commune d’à peine 200 âmes, une vaste bâtisse et ses communs. Il faut entrer dans la cour, s’avancer lentement pour soudain découvrir un parc occupant les plis et replis d’une campagne vallonnée. Aux vastes prairies ponctuées de deux étangs succèdent, telle une couronne, quelques arbres centenaires ainsi qu’un verger. Près du château, un potager avec son bassin de pierre s’ordonne dans un style régulier et géométrique formant ainsi un singulier contraste avec l’aspect bucolique du paysage. Dans le lointain, une sombre forêt abrite d’anciennes carrières avec leurs imposantes falaises. Du pittoresque, nous passons à un autre registre : le sublime. C’est donc en poète et en artiste que le promeneur doit arpenter ces sentiers. Ici tout est laissé à sa discrétion afin que sa déambulation le conduise naturellement vers les différentes interventions artistiques.

Un parc en friche depuis plus de 50 ans
Le domaine date du XIXe siècle, époque où certains notables aimaient se faire construire de belles demeures à la campagne. L’ensemble, bien qu’agréable à la vue, devait surtout produire des fruits, des légumes, ainsi que des œufs, des poules et du poisson directement issu des étangs. Depuis, laissé à l’abandon, cet ensemble n’en finissait pas de lentement se dégrader. « Lorsque j’ai découvert cette propriété, personne n’en voulait ; trop grand, trop difficile à remettre en état, trop onéreux à entretenir. Je l’ai acheté pour 800 000 F en 1989. Mais pour arriver au résultat que vous voyez j’ai bien dû engloutir près de 3 ou 4 MF », raconte Laurent Garaudet. « Le château avait été pillé, vidé de ses moindres meubles et décorations. C’était sans doute mieux ainsi. Je n’avais pas envie de vivre dans un conservatoire du XIXe siècle. En fait, c’est surtout le jardin qui a mobilisé la majeure partie de mon énergie. Ici, il n’y a aucun mètre carré qui n’ait été déboisé puis remodelé au bulldozer ou à la pelle. »
La spécificité de Barbirey réside tout autant dans la beauté d’un paysage toujours changeant que dans les cinq interventions d’artistes qui ponctuent l’espace. Rien n’aurait été possible sans Laurence Vanpoulle et l’association Grand Public. Fondée dans les années 80, celle-ci s’était rapidement spécialisée dans l’organisation d’expositions atypiques, le plus souvent dans des lieux et des espaces non institutionnels. Frédéric Bonnemaison, l’un des membres de Grand Public, se souvient : « Nous avions visité de nombreux jardins comportant des interventions d’artistes. La plupart du temps, le constat était simple : les artistes ne parvenaient pas ou ne voulaient pas prendre en compte la réalité artistique du jardin. Généralement, ils appréhendent les lieux comme un espace vide où l’on pose simplement une œuvre sans le moins du monde tenir compte de la spécificité de l’environnement. L’un de nos membres, Laurence Vanpoulle, travaillait en parallèle sur un inventaire des jardins remarquables de la région. C’est ainsi que nous avons rencontré Laurent Garaudet. Le parc, en friche depuis près de 50 ans, possédait un potentiel énorme que Laurent ne savait comment gérer malgré sa passion pour la terre et son tempérament de jardinier. Faute de données historiques précises sur ce lieu, nous avons décidé de le remodeler dans sa totalité. Nous ne voulions pas d’un lieu figé. Les découvertes et les surprises devaient rythmer la promenade. C’est à ce moment là que nous avons décidé d’intégrer des artistes dans le projet. Bien que fin connaisseur en matière d’art contemporain, Laurent Garaudet nous a laissé toute latitude dans nos choix. S’est ensuite posée la question du nombre d’artistes et des modalités de leurs interventions. Une fois analysé, l’espace du jardin laissait percevoir cinq zones très différentes les unes des autres dans leur topographie. De plus ces réalisations devaient, dans l’idéal, poursuivre et approfondir notre travail de mise en forme de la nature, mais selon des modalités totalement inédites et surprenantes. La liste s’est faite rapidement sur des principes simples. Ne pas faire intervenir des artistes issus du Land Art tant nous trouvions leurs travaux souvent convenus, privilégier les artistes capables de prendre en compte la dimension esthétique du jardin. Aujourd’hui, au vu des résultats, je pense que nous avons fait les bons choix. Bien que nos budgets aient été très réduits (entre 50 000 et 300 000 F), chacune des réalisations nous semble particulièrement originale. »

Un opéra de batraciens et des bancs-sculptures
En 1995, Bernard Lassus inaugure le cycle. Son intervention est alors simple, presque minimale. Il entreprend de tracer 16 petits dessins sur les fenêtres du château. Chacune de ces œuvres, merveille de finesse et d’élégance, décline l’un des motifs du paysage européen. Un kiosque, une rangée d’arbres parfaitement taillés. À travers ces jeux de transparence ouvrant sur le parc, le spectateur se trouve pris dans une étrange sensation où la nature qui s’offre à lui se trouve soudain complétée de projections surannées. Libre à lui de recomposer en totale liberté un nouveau jardin. Second sur la liste, Jean-Noël Buatois, l’année suivante, décide d’investir un des coins reculés du parc en ordonnant de façon extrêmement discrète les milles petits détails d’une nature ici exubérante. En 1997, c’est au tour d’Érik Samakh. Il crée un environnement vivant et sonore. À cette fin, il fait creuser un étang qu’il recouvre d’un écran protecteur de bambous. Des dizaines de grenouilles sont alors introduites afin de se reproduire. Aujourd’hui, dans cette sorte de milieu protégé, à la fois artificiel et naturel, un véritable opéra de batraciens accueille les visiteurs. Ici, l’intervention est aux antipodes d’un simple décor végétal. Jacques Vieille en 1998 réalise toute une série de bancs-sculptures. À la fois travail sur la forme et sur la sensation, ces œuvres creusent dans la topographie mouvementée de ce domaine une série de points de vues qui traversent de part en part le jardin.
Enfin, la dernière intervention, actuellement en cour de réalisation est l’œuvre de Jochen Gerz. « Les votants de Barbirey » consiste en une manifestation annuelle où un jury composé de villageois tirés au sort élit chaque automne une personnalité vivante qui donne, l’espace d’un an, son nom au jardin. Afin de marquer l’événement, une plaque est solennellement apposée sur les deux entrées du château. « Je souhaitais être le dernier de ce cycle puisque mon intention n’était pas d’intervenir directement sur l’espace du jardin mais au contraire sur un lieu qui avait déjà une histoire, où des œuvres artistiques étaient déjà présentées. Ce n’est donc pas la nature qui me motivait ici mais l’idée qu’il y ait de l’art dans un jardin. La première fois que je suis arrivé, j’ai tout de suite eu l’impression que le village était dépossédé de son propre centre. Je souhaitais que les habitants de la commune se réapproprient d’une manière toute symbolique ce qui constitue l’âme et l’histoire de cette vallée : le château et son domaine. C’était une façon de les réconcilier avec ce lieu et de pérenniser aussi le travail de Laurent Garaudet. »
Aujourd’hui, fier de ses premières réalisations, Laurent Garaudet réfléchit déjà au futur. « Je pense que nous allons nous donner le temps de prendre un peu de recul par rapport à ce que nous avons fait. J’aimerais transformer les dépendances en ateliers, en résidences et en studios. J’avais déjà invité, en 1990, quelques artistes issus de l’Hôpital éphémère de Paris. Je garde de cette expérience un excellent souvenir. Et puis, un tel domaine avec un aussi beau jardin doit être un lieu de rencontres et de rendez-vous. C’est ce que j’ai toujours voulu. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°518 du 1 juillet 2000, avec le titre suivant : Au frais, à Barbirey

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