Mercredi 21 février 2018

Au cœur du Cosmos

L'ŒIL

Le 7 juillet 2008

Le 17 juin s’ouvre à Montréal une exposition thématique réunissant plus de 350 œuvres sous l’intitulé « Cosmos, du romantisme à l’avant-garde ». Pour en comprendre les enjeux, L’Œil a interrogé Guy Cogeval, directeur du Musée des Beaux-Arts de Montréal, et Jean Clair, directeur du Musée Picasso à Paris et commissaire de cette ambitieuse manifestation.

Comment est née cette exposition ?
Guy Cogeval : C’est une idée de Pierre Théberge et de Jean Clair qui souhaitaient réaliser une grande exposition en hommage à l’an 2000. De son côté, Jean Clair, avec lequel il avait déjà eu l’occasion de travailler sur « Les Années 20 : l’âge des métropoles » et « Paradis perdus : l’Europe symboliste », s’intéressait alors aux multiples représentations du Cosmos en Occident. Ils voulaient ainsi révéler une partie de l’histoire des avant-gardes à travers l’exploration et la contemplation des espaces inconnus, du grand Ouest américain aux visions de l’univers interstellaire en passant par la conquête des pôles et de la lune. Depuis trois ans, une équipe de conservateurs et d’historiens de l’art travaille sur chacune des sept sections composant cette exposition. En dehors de quelques monuments de l’art occidental du XIXe et XXe siècle, beaucoup d’œuvres et de documents sortent pour la première fois de leur collection ou de leur musée. C’est notamment le cas avec les étonnantes villes flottantes d’Ilya Chasnik, artiste suprématiste rarement exposé en Europe de l’Ouest. Enfin, il y a aussi quelques découvertes extraordinaires comme les pastels de Trouvelot ou les aquarelles de Méliès.

Comment s’organisent les sept parties de « Cosmos » ?
G.C. : La progression chronologique n’est pas obligatoirement respectée. L’exposition commence par une section consacrée à la vision d’une nature imposante propre aux Romantiques, à Turner ou à Carus. C’est à ce moment que les hommes s’élèvent en montgolfière et contemplent pour la première fois la terre vue d’en haut. L’image de l’univers s’en trouve irrémédiablement bouleversée. La section suivante présente la découverte, par les scientifiques et les artistes, d’une terre vierge, d’un espace immédiatement considéré comme une sorte de jardin d’Éden. Ce jardin c’est le grand Ouest américain du XIXe siècle. L’exploration aventureuse des pôles constitue l’étape suivante, étape décisive puisqu’avec la conquête de ce territoire notre planète est désormais close, mesurée et quantifiée. La seconde moitié de l’exposition quitte définitivement la terre pour se préoccuper dans un premier temps de la lune, depuis ses premières observations scientifiques jusqu’aux vols habités vers sa surface. Le visiteur navigue dans deux parties consacrées aux nouvelles cosmogonies et constellations mises en place par les artistes occidentaux de la première moitié du XXe siècle. L’une est tournée vers les avant-gardes européennes, du symbolisme à Lucio Fontana en passant par les Futuristes, puis Mirò, Ernst, Picasso et Klein. L’autre est une introduction aux utopies développées par les artistes russes avec leurs architectoniques libérées de la pesanteur. L’exposition s’achève sur les artistes contemporains (Thomas Ruff, Kiki Smith, Anselm Kieffer...) interrogeant les dernières limites de l’infini au moment où la Sehnsucht cosmique s’est transformée en stratégie technologique.

Cosmos n’est-ce pas quelque part l’histoire de la mort des dieux ?
Jean Clair : Oui, on peut dire qu’effectivement, à mesure que les dernières terrae incognitae sont explorées, à mesure que l’homme dissipe la trace des divinités dans l’univers, les dieux disparaissent lentement. On peut considérer que la phrase de Nietzsche « Dieu est mort » est un écho des découvertes de Humboldt.

On a le sentiment qu’il y a un certain effacement du sentiment de sublime dans cette exposition.
J. C. : En fait, il y a d’abord un passage de l’esthétique du Beau à l’esthétique du Sublime. À la fin des Lumières et au début du Romantisme, les artistes et les philosophes disent ce sentiment de rupture. Le XIXe siècle vivra cette rupture : celle du passage d’un monde ordonné, régi par les vieilles règles de la symétrie, de la proportion, de l’harmonie et de la mesure pour un monde de la démesure, de l’hybris et de l’illimité, un monde qui ouvre sur un sentiment totalement nouveau : celui de l’horreur sacrée. Le mystique et le positivisme de la fin du XIXe siècle prolongent ce sentiment : on croit à la pluralité des mondes habités, à la transmigration des âmes à travers le cosmos, à la renaissance infinie des êtres dans les planètes lointaines, en même temps que l’on mesure, que l’on pèse, que l’on analyse ces nouveaux territoires avec la plus grande rigueur.

C’est aussi la réactivation d’une culture archaïque. Les séances de spiritisme du début du siècle ou les photographies de fées par Conan Doyle participent-elles de la même interrogation ?
J. C. : Oui, cela recoupe les préoccupations de cette fin du XIXe siècle. Mais notre but n’était pas de nous aventurer dans le microcosme du monde intérieur, bien que pour cette époque il soit difficile de distinguer la différence entre spéculation métaphysique, rêverie, transmigration des âmes, divagations astronomiques et théories sur le spiritisme avec les tables tournantes, les corps astraux, la dématérialisation des corps... Au même moment, vous trouvez des gens comme Fedorov et Oupenski qui, en Russie, influencent les Suprématistes en déclarant qu’au-delà de notre monde visible et tridimensionnel, il existe un univers invisible et quadridimensionnel, dont notre terre n’est que la simple projection. C’est le début d’une série de réflexions sur les univers à deux, trois, quatre dimensions, sur les « plans » superposés de la conscience. Mais il me semble que le vrai basculement s’opère après la conquête de la lune. C’est à la fois l’apothéose et la clôture d’une épopée commencée au XIXe siècle. L’investissement spirituel et technique de cette conquête semble soudain dérisoire. La conquête du pôle Nord avait suscité un peu le même phénomène, la même exaltation, de Mary Shelley qui dans Frankenstein fait mourir son monstre sur la banquise, jusqu’au Capitaine Hatteras de Jules Verne.

Cette exposition prend en compte uniquement la notion occidentale du Cosmos. Pourquoi ?
J. C. : Examiner tous les systèmes cosmogoniques des cultures du monde serait le thème d’une autre exposition, beaucoup plus vaste et complexe ! Néanmoins, une œuvre ouvre une petite fenêtre sur les cosmogonies non occidentales, c’est le manteau parsemé de constellations d’un chaman Inuit. Par son vêtement, il canalise une énergie cosmique.

Pourquoi ne pas avoir choisi d’autres continents ? Par exemple l’Afrique que les nations colonisatrices découvrent et découpent à leur profit.
G. C. : Les États-Unis se sont constitués à travers l’idéologie politique et religieuse sous-jacente à ces représentations de l’Ouest sauvage, notamment les images de la région de Yosémite. Ce processus de construction repose sur une interprétation des paysages et des espaces vierges que l’on ne retrouve pas en Afrique. L’Afrique est déjà un vieux continent. Au contraire, les Américains recherchent une nouvelle identité, différente de celle héritée de leurs origines européennes. Il leur fallait trouver dans le sol même de ce territoire la substance d’un mythe à circonscrire : une nation libre et entreprenante puisqu’elle s’inscrit dans d’immenses espaces vierges.

Et les voyages aux Pôles ?
G. C. :  L’Arctique et l’Antarctique sont les derniers espaces terrestres encore inconnus au XIXe siècle. Les fantasmes qui circulent à leur sujet sont alors incroyablement forts, notamment pour le pôle Nord. C’est un territoire démesuré ou tout semble possible. Les navires et leurs équipages y disparaissent, engloutis par les glaces. Cette partie de l’exposition reste très troublante et mystérieuse. Les espaces arctiques, hostiles à la vie, ces lieux où le silence est total, préfigurent déjà les paysages lunaires. Or, l’idée que conquérir la lune est une chose possible est assez récente dans notre histoire. Durant la révolution industrielle, la maîtrise rapide de nouveaux outils techniques et scientifiques permet à l’homme d’imaginer aisément les machines du futur. Jules Verne en est un bon exemple. La lune, en tant que corps céleste, apparaît de plus en plus distante, de plus en plus éloignée de la terre. On assiste alors au déploiement d’une fantasmatique nouvelle : celle de sa domestication.

D’une certaine manière « Cosmos » ne serait-elle pas une exposition nostalgique ?
J. C. : Absolument pas. Il y a peut être une certaine désillusion qui naît du sentiment de la précarité de l’homme dans l’univers, de ses humiliations successives. L’homme dans son histoire, rappelait Freud, a vécu trois humiliations. L’humiliation cosmologique est la première et correspond à l’instant où l’homme découvre qu’il n’est pas le centre du monde ; l’humiliation biologique avec Darwin révèle que nous ne sommes pas les fils de Dieu ; enfin, la troisième repose sur le fait que l’homme n’est même pas maître dans sa propre maison. Cette troisième humiliation c’est celle de l’inconscient. D’une certaine manière « Cosmos » évoque aussi cela, ce désenchantement et cette quête infinie...

MONTRÉAL, Musée des Beaux-Arts, 17 juin-17 octobre, cat. Gallimard, 400 p., 350 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°507 du 1 juin 1999, avec le titre suivant : Au cœur du Cosmos

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