Mardi 18 décembre 2018

Arles, Madrid

Un été photographique

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 1303 mots

Deux festivals importants de photographie ont lieu cet été, l’un en France, en Arles, sous le parrainage de Martin Parr ; l’autre, à Madrid en Espagne, aborde le thème d’« Histoires ».

 Arles, une 35e édition foisonnante
Les Rencontres d’Arles (anciennement RIP, Rencontres internationales de la photographie) passent pour le plus important festival de photographie au monde. Pilotée pour la partie artistique, depuis trois ans, par François Hébel, cette trente-cinquième édition ne faillit pas à la règle. Foultitude d’expositions, ateliers et stages, conférences, attributions de multiples prix d’excellence…, on est à l’évidence loin de l’austérité des premières heures, quand Michel Tournier, Jean-Maurice Rouquette et Lucien Clergue (soixante-dix ans cette année, plus un bel hommage rendu à son œuvre lors de ces Rencontres) créaient le festival dans la foulée de Mai 68. Mais les temps ont changé, exister commande de voir grand, et ce, lors même que la concurrence fait rage, des festivals de la même eau de Paris, Moscou, Madrid et Pingyao au nouveau Jeu de Paume ou aux foires-expositions telles que Paris-Photo ou DFOTO à San Sebastian…, la précédente édition des Rencontres ayant de surcroît, entre conflit des intermittents et canicule, enregistré une baisse de sa fréquentation. En imposer pour s’assurer un leadership incontesté, tendre au maximalisme au risque de la dispersion de l’offre, tel est en somme le destin de ce festival frère d’armes du festival d’Avignon pour le théâtre, et ostensiblement voulu par François Barré, son président, « généraliste ». Véritable bouffée d’oxygène financière, l’apport de fonds privés ( 440 % en 2001 et 2004…, au travers l’aide ou le mécénat de Dauphin, du Dakota group, de l’ADAGP ou de Hewlett-Packard) met heureusement à l’abri du besoin, et stimule l’ambition.

Martin Parr commissaire
Arles, c’est de tradition, confie le commissariat de ses Rencontres à un photographe. C’est le Britannique Martin Parr (ill. 3), familier des lieux (sa première exposition y date de 1982), qui en assume cette fois la charge. Documentariste de la vie ordinaire, Martin Parr privilégie une photographie « courante » et se fait connaître par maints portfolios qui ont fait date : Couples qui s’ennuient, au contenu en rapport ; Sens commun, consacré à l’univers du quotidien… Sa photographie est peu conceptuelle, ne raffine pas sur l’esthétique et se tient plus volontiers en lisière de la sociologie appliquée : penchant avéré pour la banalité comprise en son sens étymologique – ce que l’on a en commun –, ancrage dans le réel approché par son côté faible ou surprenant, goût des inventaires. Ce penchant pour le documentaire social doux-amer trouve un écho dans la présentation, dans le cadre des Rencontres, de plateaux et de montres à décor photographique appartenant à Martin Parr lui-même, qui les collectionne, des objets où la photographie confine au chromo ou au kitsch, ces référents par excellence de l’esthétique populaire.
Les choix de Martin Parr commissaire, sans surprise, ressemblent à sa photographie, positionnés qu’ils sont entre le souci de la présence, un imaginaire à la Jacques Tati et une cruauté parfois
mordante prompte à stigmatiser nos ridicules quotidiens. Relevons ainsi, dans la section « Redécouvertes », les expositions consacrées aux photographes anglais de tradition documentaire Tony Ray-Jones (1942-1972) et Chris Killip (né en 1946, ill. 4), exploitant, le premier, la veine So British, et le second, la vie quotidienne et le milieu local. Pour la plus jeune génération, dans une offre élargie, retenons Osamu Kanemura et ses images de la ville japonaise quelconque (le « vernaculaire anonyme »), Hans Van der Meer (ill. 1) et ses reportages sur le monde du football populaire en Hollande, Dayanita Singh et ses Portraits de famille (ill. 5), une série mettant en valeur l’univers retiré des familles bourgeoises de New Delhi, tout de respect pour les traditions locales et les usages mondains hérités de la période coloniale, Stephen Gill (ill. 6) encore – de Bristol, comme Martin Parr, et sans nul doute son meilleur épigone –, aux thématiques photographiques « parriennes » en diable : gens perdus dans la rue, panneaux d’affichage, Caddie de supermarchés…

PHotoEspaña 2004,  l’option thématique
À ce premier volet structuré, Arles, comme toujours, ne manque pas d’ajouter nombre d’autres expositions, mais sans plus de logique cette fois-ci que celle que commandent en vrac, chaotiquement cumulés, l’actualité (jeune photographie russe, photographes à la mode), le souci pédagogique (nouvelle objectivité, le photographe-archéologue Antoine Poidebard…) ou le travail en partenariat (collection de la Fnac). Programme alléchant, quoique bric-à-brac, au demeurant moins didactique qu’il ne signale une notoire indécision critique, le manque d’une colonne vertébrale théorique. Assez dérangeante s’avère à cet égard l’idéologie présidant à la manifestation, et qu’on y rabâche tant et plus (cf. le dossier de presse), consistant à placer le photographe au centre de tout : sélection faite par des photographes, jurys arlésiens constitués uniquement de photographes, etc. Sous-entendu un rien douteux : celui qui « fabrique » les images est le seul habilité à en juger.
Là apparaît par comparaison tout l’intérêt de PHotoEspaña 2004, qui se tient à Madrid jusqu’au 18 juillet prochain, quoique la formule – une manifestation-type, bien rodée, de l’industrie culturelle – en soit de prime abord la même. À Madrid, en effet, on entend se montrer plus rigoureux à l’endroit du fait photographique, images mais aussi impact, un fait que l’on y envisage à titre de fabrication d’images mais aussi en tant que contribution à l’économie spectaculaire. Grosse opération reposant sur un nombre élevé d’expositions (cinquante et une, dont vingt-huit pour sa section in…) et un volet de conférences et de colloques non moins impressionnant, PHotoEspaña 2004, de la sorte, ne craint pas de souscrire à un thème général, « Histoires », certes vague mais canalisant du moins le corps des images soumises à l’œil du spectateur. Proposée par Horacio Fernandez, nouveau directeur artistique du festival, cette base thématique fournit l’occasion d’apprécier au pluriel comment la photographie à la fois dit l’histoire (le reportage, le témoignage…) mais est aussi, dans le même temps, dite par celle-ci (la position adoptée, l’engagement, la dépendance idéologique). L’intérêt porté aux langages actuels, voyant la vidéo remplacer sinon déclasser la photographie, prolonge de manière inspirée cette réflexion (Faisant Histoire, avec Anri Sala, Mitch Epstein, Ori Gerscht, Zineb Sedira, Oliver Chanarin et Adam Broomberg). À la différence d’Arles, Madrid ne pose pas que la photographie est forcément un médium de qualité, ou toujours légitime dans son approche du réel. À rebours de la révérence obligée, c’est au contraire toute l’ambiguïté de ce médium que vient réfléchir un large pan des expositions proposées, que ce médium vienne servir les desseins les plus nobles ou qu’il satisfasse au contraire au pire voyeurisme (Enrique Metinides, photographe mexicain spécialisé dans le fait divers macabre).
Le principal problème de la photographie, on le sait, ne réside pas tant dans sa capacité à produire des images que dans sa répugnance à faire son propre procès, en se demandant en particulier qui servent les images qu’elle fourbit à la pelle et ad nauseam. Arles et Madrid, de ce point de vue, cohabitent sans se mélanger. Dans le premier cas, le tout-venant, l’offre maximaliste sur fond d’impensé. Dans le second, la même chose mais en apparence seulement, avec moins de légèreté et plus d’inquiétude.

Les expositions

- Les Rencontres d’Arles 2004 se déroulent du 8 au 11 juillet, les expositions du 8 au 19 septembre. Divers lieux, de 10 h à 19 h ; à partir de fin août, la date de fermeture est variable d’une exposition à une autre. Tarifs : entrée pour un lieu : 5 euros ; pour tous les lieux : 28, 20 ou 17 euros. Catalogue coédité Rencontres d’Arles/Actes Sud, env. 320 p., en anglais et en français. Pour tout renseignement : www.rencontres-arles.com - PHotoEspaña 2004, Festival international de la photographie et des arts visuels se tient du 2 juin au 18 juillet à Madrid dans divers lieux. Renseignement : www.phedigital.com ou www.bbva.phedigital.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Arles, Madrid

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