Samedi 7 décembre 2019

André Gide,de face et de profil

L'ŒIL

Le 1 juillet 2001 - 1201 mots

L’année Gide, célébrée à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition par
la publication dans la Pléïade de ses Souvenirs et Voyages, nous rappelle que l’auteur fut l’ami des écrivains les plus importants de son époque, mais aussi celui des peintres. De nombreux artistes illustrèrent son œuvre, firent son portrait ou trouvèrent leur place chez lui, sur les murs de l’un de ses chaotiques décors.

André Gide préférait collectionner les voyages plutôt que les œuvres d’art, même si, durant sa longue vie, il acheta des œuvres de ses contemporains ou amis : Simon Bussy, Marie Laurencin, Félicien Rops, Braque... Ce n’est certainement pas dans les austères appartements trop cirés, aux meubles recouverts de housses, habités par ses parents, qu’il put prendre goût à la peinture. Chez Paul et Juliette Gide, « l’artistique » trouvait plutôt sa place dans la grande bibliothèque où s’alignaient les auteurs grecs et latins. Soucieuse de la culture de son fils, elle-même toujours avide de s’instruire, sa mère l’emmenait néanmoins régulièrement au concert et dans les expositions de peinture. « ... nous ne manquions aucune de celles que Le Temps voulait bien nous signaler, ce n’était jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait, ni sans relire sur place les appréciations du critique, par grand-peur d’admirer de travers, ou de n’admirer pas du tout », se souvient-il dans Si le grain ne meurt. Un peu plus tard, en 1888, après sa classe de rhétorique à l’Ecole alsacienne (Gide a 19 ans), son cousin Albert Démarest, de 20 ans son aîné, à qui il porte une grande estime, lui demande de faire son portrait pour un tableau qu’il veut présenter au Salon des Artistes français.

La sombre beauté de son visage
Est-ce l’air romantique affiché par le jeune homme qui inspire Albert pour le personnage de son « violoniste », la sombre beauté de son visage, ses cheveux longs ou plus prosaïquement la satisfaction d’économiser le prix d’un modèle ? Aux Beaux-Arts, Albert Démarest est l’élève de Jean-Paul Laurens, dont le fils Paul-Albert partage avec Gide sa table de travail à l’Ecole alsacienne. Les deux étudiants sont inséparables et effectuent ensemble un premier voyage en Algérie en 1893. Ils y ont tous deux leurs premières expériences sexuelles et goûtent en alternance aux charmes de la jeune odalisque Mériem, bien que, Gide, dès cette période, reconnaît préférer « ce qui reste du soleil sur les peaux bronzées » des petits gardiens de chèvres : dans les dunes, avec Ali, il prend conscience de sa « différence ».

Une rencontre qui le laisse pantois
Ses autres rencontres avec les peintres, Gide les fait souvent, sans les rechercher, au hasard d’un voyage ou d’une soirée chez ses amis écrivains : en 1889, après avoir réussi la deuxième session de son baccalauréat, il effectue un voyage en Bretagne. S’arrêtant dans une auberge au hameau du Pouldu, il y fait une rencontre qui le laisse pantois : « ...la rareté des meubles et l’absence de tentures laissaient remarquer d’autant mieux, rangé à terre, un assez grand nombre de toiles et de châssis de peintres, face au mur. Je ne fus pas plutôt seul que je courus à ces toiles ; l’une après l’autre je les retournai, les contemplai avec une satisfaction grandissante ; il me parut qu’il n’y avait que d’enfantins bariolages, mais aux tons si vifs, si particuliers, si joyeux que je ne songeais plus à repartir. Je souhaitai connaître ces artistes capables de ces amusantes folies (...). Ils étaient tous trois pieds nus, débraillés superbement, au verbe sonore. Et durant tout le dîner, je demeurai pantelant, gobant leurs propos, tourmenté du désir de leur parler, de me faire connaître, de les connaître... » Il s’agissait en fait de Gauguin, que Gide retrouvera plus tard chez Mallarmé, de Sérusier et de Filiger, trois peintres amoureux, comme l’écrivain, des paysages bretons. En 1890, Jacques-Emile Blanche se trouve dans le salon d’André de Bonnières en même temps que Gide. Malgré des relations houleuses temporisées par une abondante correspondance, Blanche effectuera trois portraits d’André Gide, mettant en valeur son regard scrutateur sous le feutre culotté par le temps, dont il rabat exagérément les bords. Au Café maure de l’Exposition Universelle en 1900, il le représente encore, entouré d’Eugène Rouart, Henri Ghéon, Chavin et Athman Boubackar, le jeune domestique arabe emmené à Paris par Gide au mois de mai de la même année. En 1899, année où paraissent Philoctète, El Hadj, Le Prométhée mal enchaîné et Feuilles de route, c’est chez le poète Francis Vieillé-Grifin qu’André Gide fait la connaissance des Van Rysselbergue : Théo, le peintre et graveur qui fait le portrait de Gide et réalisera son buste en 1920, Maria, sa femme, devenue « la Petite Dame », confidente de Gide durant le reste de sa vie, et Elisabeth, leur fille, avec qui Gide aura lui-même une fille, Catherine, en 1923.
Mais c’est peut-être Maurice Denis, croisé en 1892, qui force le plus l’admiration de l’écrivain. Cette année-là, il lui demande d’illustrer Le Voyage d’Urien qu’il vient de terminer. Autant Gide peut-il être insaisissable, imprévisible, apparaissant lorsqu’on ne l’attend pas, traînant de maisons en maisons un fouillis incompréhensible dispersé dans ses chambres monacales autant, lorsqu’il s’agit de livres, est-il précis, ordonné, presque maniaque, demandant aux peintres et graveurs des illustrations raffinées. A Simon Bussy, la dédicace sur l’exemplaire qui lui est destiné le remercie pour « ce voyage vraiment fait ensemble ». Avec les Bussy, les relations sont autant faites d’amitié profonde que de collaboration : à la suite de leur rencontre à Cambridge en 1918, Gide achète quelques toiles du peintre et Dorothy, sa femme, devient sa traductrice, prétexte pour Gide à les rejoindre fréquemment dans leur villa de Roquebrune, la Souco. Cet élève de Gustave Moreau fera plusieurs portraits de Gide. L’écrivain, quant à lui, préfacera, en 1948, le catalogue de l’exposition Bussy à la galerie Charpentier : « ...La peinture de Simon Bussy ne cherche point à nous surprendre ; pour particulière et personnelle qu’elle soit, elle reste si peu tapageuse que son originalité foncière n’a jusqu’à présent requis l’attention que d’un happy few. Ces quelques-uns qui s’en éprennent d’autant plus pensent avec moi qu’un jour viendra, un jour prochain, où, snobisme et vogue s’en mêlant, les inattentifs d’hier prétendront l’avoir depuis longtemps découvert... » Gide a une passion particulière pour sa Grande Panthère peinte en 1920 : « Il m’est arrivé rarement de tant convoiter quelque chose », écrit-il à Dorothy Bussy. Quant à sa Vipère de Russel, elle fait dire à Paul Valéry : « Mon cher Bussy, Gide m’a transmis le Serpent. En regardant votre vipère, si vraie et si puissamment dessinée, j’ai été mordu à l’esprit ».
Critiqué par les uns, encensé par les autres, provocateur et curieux de tout, Gide ne laissa jamais indifférent. Théâtral, il refusait rarement de poser pour ses amis, ainsi que l’attestent les nombreux portraits laissés par les artistes. « C’est une manière de flatterie à laquelle je me laisserai toujours prendre », notait-il, en 1911 dans son Journal, avec cette pointe d’ironie qu’il savait si bien décocher contre lui-même.

- UZES, Musée Georges Borias, ancien Evêché, tél. 04 66 72 95 99, 1er juillet-30 septembre. Pour en savoir plus, voir guide pratique.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°528 du 1 juillet 2001, avec le titre suivant : André Gide,de face et de profil

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