Samedi 17 novembre 2018

Alfred Sisley

L’impressionnisme à l’état pur

L'ŒIL

Le 1 décembre 2002 - 1604 mots

A Matisse lui demandant qui, selon lui, avait été le plus représentatif des peintres impressionnistes, le vieux Pissarro répondit sans hésiter : Sisley.
Au vu de la rétrospective que lui consacre le Musée des Beaux-Arts de Lyon, on est tenté de lui donner raison. Pourtant, au sein de la constellation
impressionniste, son nom brille d’un moindre éclat.

La reconnaissance fit cruellement défaut à Sisley (1839-1899) de son vivant. Malgré le soutien de grands marchands et de collectionneurs, malgré l’estime de ses confrères et d’amateurs très éclairés, il n’eut pas vraiment de succès de son vivant, contrairement à Monet ou Renoir qui connurent une notoriété croissante à partir des années 1880. Il vivra jusqu’au bout dans une pauvreté chronique et finira dans l’amertume. On peut se demander quelles sont les raisons de cette ombre qui plana sur toute sa vie et dont il reste quelque chose, aujourd’hui encore, dans sa gloire un peu grise.
Ces raisons tiennent sans doute à la « pureté » impressionniste de son art, qui l’a desservi tant à son époque qu’aux yeux de la postérité. Du début à la fin de sa carrière, Sisley est resté fidèle aux principes de l’Impressionnisme. C’est une peinture de plein air, sur le motif, visant à capter les variations lumineuses du paysage à travers des tonalités claires, une touche libre et fragmentée. Le choix quasi exclusif du petit format est révélateur d’une position radicale qu’il est le seul à adopter aussi clairement. Il évite systématiquement le grand format, qui est celui de la peinture d’histoire, auquel Monet sacrifie, même pour traiter des sujets du quotidien. Et il ignore définitivement les genres plus « nobles », figures, portraits, nus, que ses amis ont tous, peu ou prou, abordé. Il n’a visiblement pas l’ambition de se mesurer à la grande tradition, mais plutôt la volonté d’en prolonger une autre, encore toute jeune, celle du paysage moderne : « Delacroix, Corot, Millet, Rousseau, Courbet, nos maîtres. Tous ceux enfin qui ont aimé la nature et qui ont senti fortement ».
En refusant toute rivalité et tout défi à la tradition, en évitant de se mesurer à elle sur son terrain, Sisley prenait le risque de rester en marge. Ce refus peut facilement apparaître comme un manque d’ambition ; de même pour le peu d’évolution dont témoigne son œuvre. Tout au moins si on la compare à celle de ses confrères impressionnistes qui tous, à partir des années 80, divergent fortement des principes initiaux de l’Impressionnisme. Tous évoluent alors, qu’il s’agisse de Pissarro converti au néo-impressionnisme de Seurat, de Renoir privilégiant le nu, notamment au cours de sa période « ingresque », de Cézanne ambitionnant de faire « du Poussin sur nature », ou de Monet. Ce dernier, dans son jardin « laboratoire » de Giverny, mène la peinture impressionniste à des développements extrêmes, notamment à travers ses fameuses séries qui auront un immense impact sur la peinture moderne. Sisley peint lui aussi une série, d’après l’église de Moret, qu’on ne peut éviter de comparer avec les Cathédrales de Rouen peintes par Monet la même année (1893). Le contraste est frappant. L’un s’arrête au motif. En dépit d’une puissante construction plastique, il ne se résout pas à faire abstraction des caractères de la vieille église, à en sacrifier totalement le pittoresque. L’autre se sert de la cathédrale comme d’un support à son extraordinaire exploration de la couleur.
Au regard d’une histoire de l’art raisonnant en terme de progrès, Sisley se trouve disqualifié par une telle comparaison. Et certes, il faut accepter les limites d’un art qui, parvenu à l’orée du XXe siècle, n’ouvre pas l’avenir. Mais gardons-nous de le juger selon ces seuls critères, qui jettent allègrement, avec l’eau du bain, tout ce qui leur échappe. Et considérons cet art dans le moment où il manifeste toute sa puissance et toute sa singularité. C’est-à-dire ces années d’éclosion et d’affirmation de l’Impressionnisme, son âge d’or compris entre la fin des années 1860 et le courant des années 1880, où Sisley joue un rôle égal à celui de ses amis et compagnons de lutte, Monet, Renoir, Pissarro…
Comme eux, il s’inscrit tout d’abord dans la lignée des peintres de Barbizon, et avec eux il va peindre aux alentours de la forêt de Fontainebleau, explorant avec passion et ravissement cette région de l’Ile-de-France qui deviendra sa terre d’élection. A l’exception de quelques échappées en Angleterre, son univers se résume aux villages du bord de Seine, Bougival, Argenteuil, Port-Marly, au Nord de Paris, puis au Sud, au confluent de la Seine et du Loing, Saint-Mammès, et surtout Moret-sur-Loing, où il s’installe en 1882. Sa prédilection va aux sites fluviaux, où l’eau redouble la profondeur du ciel. Ces lieux tracent à la fois le périmètre à l’intérieur duquel se déroule son existence, et forment le cadre thématique de son œuvre. Cadre étroit mais suffisant à une démarche basée sur un continuel ré-enchantement par la peinture des lieux aimés. Sisley n’a nul besoin d’horizons lointains, il se déplace peu, ignore les côtes normandes, la Bretagne ou la Méditerranée. Il lui suffit de changer légèrement de point de vue, de faire un demi ou un quart de tour sur lui-même, pour renouveler son motif. C’est son regard qui bouge, explorant ainsi minutieusement, amoureusement, son territoire. Cette attitude rappelle fortement celle d’un autre peintre, éloigné dans l’espace et le temps, mais constituant pour Sisley une référence fondamentale : John Constable. Son œuvre, et celle de Turner, furent à l’origine de la vocation picturale de Sisley, lorsque celui-ci, âgé de 18 ans, fut envoyé à Londres par son père pour y perfectionner son anglais et apprendre « les affaires ». Constable trouva ses principales sources d’inspiration dans l’étroit périmètre de son terroir natal, peignant ses paysages sur le motif ou les reconstruisant par le souvenir. De même que Constable opte définitivement pour la peinture de plein air, Sisley se contente lui aussi de peindre ce « coin du monde » où se déroule son existence et dont il ne se lasse pas de dénombrer les attraits. Beautés simples mais rendues éminemment attractives par la puissance du sentiment qui lie l’artiste à ces lieux. L’esthétique se fonde alors sur l’empathie, l’identification affective aux lieux choisis comme sujets de peinture. Elle se colore d’une forte subjectivité qui marque aussi bien le supposé « naturalisme » de Constable que l’Impressionnisme de Sisley. Il est loisible en ce moment de comparer ces deux œuvres présentées l’une à Paris, l’autre à Lyon, et de noter certaines parentés, comme le rôle prééminent des ciels dans l’économie du tableau. « Le ciel ne peut pas n’être qu’un fond », dit Sisley. C’est le ciel qui permet de rendre les objets « enveloppés de lumière, comme ils le sont dans la nature ». Mais la plus patente de ces parentés avec Constable est bien cette nuance subjective dans la traduction de l’espace, comme un dernier écho de l’âme romantique au sein de la claire et moderne vision impressionniste. A cette nuance, cette très particulière vibration affective, tient la singularité de Sisley. Nuance est d’ailleurs le maître mot pour définir un art tout en subtilité, qui rappelle l’« art poétique » préconisé par Verlaine : tout se joue dans la justesse d’une inflexion qui doit toucher au cœur.
« Le sujet, le motif, disait Sisley, doit toujours être rendu d’une façon simple, compréhensible, saisissante pour le spectateur. Celui-ci doit être amené – par l’élimination des détails superflus – à suivre le chemin que le peintre lui indique et voir tout d’abord ce qui a empoigné l’exécutant (...). Après le sujet, une des qualités les plus intéressantes du paysage est le mouvement, la vie (...). C’est l’émotion de l’exécutant qui donne la vie et c’est cette émotion qui éveille celle du spectateur ». Mais qu’est-ce donc qui empoigne et saisit de la sorte ? Presque rien. Un reflet rose-orangé sur des maisons évanescentes dans le lointain, un effet de neige miraculeusement présent, avec son ombre bleue, un ciel d’automne où la clarté décline avec le soleil, le frissonnement, à l’unisson, de l’air, des nuages, de l’eau et des feuillages, et mille autres sensations aussi intangibles saisies par le peintre au fil des heures et des saisons, ces riens, voilà ce qui nous poigne, à notre tour. Car c’est notre rapport sensible à l’espace, à la lumière, et au temps, qui est ainsi réveillé, d’un trait acéré – la nuance. Et notre mémoire affective éprouve alors un peu de cette nostalgie fulgurante qui accompagne les réminiscences proustiennes. La fugacité de l’instant et sa réverbération magique dans la mémoire, c’est cette matière extrêmement fine, volatile et fragile, que travaille l’art de Sisley. Une substance rare, précieuse, qui échappe à beaucoup, et qui à d’autres peut sembler insuffisante.

L’exposition

Réalisée en partenariat avec le Palazzo dei Diamanti de Ferrare et le Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid, où elle a d’abord été présentée, l’exposition couvre toute la carrière du peintre à travers 72 tableaux présentés par ordre chronologique, chaque salle correspondant à une période déterminée par les lieux de séjour et de travail de l’artiste. Les commissaires ont voulu rendre manifeste le développement stylistique de l’art de Sisley – souvent accusé de ne pas avoir évolué. On peut ainsi observer comment, après la floraison du « premier » Impressionnisme, illustré par une suite de chefs-d’œuvre parfois célèbres, Sisley intensifie la couleur, diversifie la touche, épaissit sa matière. Sont également montrées des séquences de tableaux reprenant le même motif, qu’on peut mettre en parallèle avec les séries de Monet. « Alfred Sisley, poète de l’impressionnisme », Musée des Beaux-Arts de Lyon, 20, place des Terreaux, tél. 04 72 10 17 40, jusqu’au 6 janvier.

A lire

le catalogue bilingue français-anglais, avec des essais des différents commissaires et de Vincent Pomarède, conservateur en chef du musée, coéd. RMN/Musée des Beaux-Arts de Lyon, 415 p., 42 euros. John Rewald, Histoire de l’Impressionnisme , éd. Albin Michel 1986.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°542 du 1 décembre 2002, avec le titre suivant : Alfred Sisley

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