Samedi 17 novembre 2018

Agnès Thurnauer ou la traversée des apparences

L'ŒIL

Le 1 février 2003 - 868 mots

Ni figuratifs ni abstraits, les tableaux qu'Agnès Thurnauer expose au Palais de Tokyo restituent, en de lumineux télescopages, le mouvement du corps et le cheminement de l'esprit.
Ici, le tableau « élabore la traversée des choses, il est littéralement mise en acte de la pensée » et, en tant que tel, participe du monde extérieur auquel il se réfère et qui le marque. Traversée des apparences qui mêle intrinsèquement philosophie, littérature, graphe, danse et figuration.
Car les tableaux d'Agnès Thurnauer sont à la fois l'expression et le reflet de la diversité du monde. Un espace d'une étonnante cohérence où dialoguent le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, Le Visible et l'Invisible de Merleau-Ponty, Piero della Francesca, vidéo contemporaine et bande dessinée des années 1960. Un « espace ouvert, qui finit par se refermer sur lui-même », selon ses propres mots. La toile peut être horizontale et le peintre travaille à plat, se déplaçant autour comme on tourne autour du pot, avec ce qu'elle a sous la main, peinture, gommettes, Marker, papier adhésif, cherchant le geste juste. Ici il n'y a pas d'endroit, pas d'envers, la toile est crue, non marouflée, simple support destiné à recevoir les vibrations extérieures, le flux et le reflux de la pensée, puis de l'atelier, puis de la ville, puis du monde extérieur. En ondes concentriques, comme une vibration sur la peau d'un tambour. Comme un pouls. De la toile, elle utilise l'endroit, l'envers, elle y intègre des fragments de ville : lambeaux d'affiches, petites annonces, elle laisse aller les gestes, puis cadre, recadre. La toile crue est perméable, laisse suinter la couleur apposée sur l'envers qui devient évanescente. La perméabilité de la toile répond à celle des espaces physiques et mentaux et fait appel à ce que Beuys appelait une after-image, processus mental de reconstruction de l'image.

Une pensée en constitution
Tout se mêle dans les tableaux d’Agnès Thurnauer, les perspectives multiples, les basculements de l'espace induisent un vertige, une sensation de mouvement, de contemporanéité qui n'est pas sans évoquer la vidéo, la simultanéité en sus. Dans Destination possible, un rétroviseur au premier plan nous incite à nous penser dans l'habitacle d'un véhicule, alors que les lignes de fuite horizontales et perpendiculaires faussent l'espace et induisent un vertige tangible, sorte d'instantané de collision. Même sensation de vertige, mais métaphysique cette fois dans Parcourabilité où le premier plan est occupé par des architectures néoclassiques, tandis que l'espace périphérique laisse pénétrer dans la toile des fragments de corps flottants dans des espaces intermédiaires, comme dans les représentations primitives de baptêmes christiques.
La fluidité des tableaux, les constructions précaires qui les hantent, ne sont rien d'autres que des maisons de l'esprit, fragiles châteaux de cartes, théâtres toujours en mouvement, qui offrent un cadre symbolique – de l'ordre de l'abri provisoire et rien de plus – à une pensée toujours en constitution, en devenir. Les architectures flottantes qui surgissent du fond de la toile, le tracé des flèches, matérialisent aussi bien la pensée s'élaborant que la parole portée, avec les errances que toutes deux présupposent. Fausses routes et chausse-trappes, la pensée et/ou le corps font irruption et se dérobent. On pense, bien entendu, à Giotto pour l'utilisation de la couleur qui structure les plans, à Fra Angelico, à Roger van der Weyden – Portrait de saint Luc peignant la Vierge –, et à Matisse ; mais aussi au symbole de la rivière qui parcourt son œuvre – de façon explicite dans Il y a une rivière dans la peinture qui coule infiniment vers nous – à celui de l'Annonciation, qui n'est pas pour rien dans les paroles qui se croisent, inversées, d'un côté à l'autre du tableau.
Rien de mystique pourtant chez ce peintre qui connaît si bien l'histoire de l'art, mais, au contraire, une pensée politique – au sens premier du terme – que le titre de l'exposition « Les circonstances ne sont pas atténuantes » ne peut laisser ignorer. Joli titre et courageuse attitude en ces temps de frilosité extrême. Art à la chaîne évoque l'industrie de la culture, Occupation sous occupation tableau dans lequel on déchiffre, écrit en gommettes de couleurs vives, « luxe, calme et volupté » évoque le séjour de Matisse sur la Côte d'Azur pendant la guerre, Porto Allegre ou Le nombre de morts du sida s'inscrivent dans l'actualité, Contre l'image devant le temps se passe de commentaire.
Des tableaux cultivés sans être savants, qui permettent à tout un chacun d'éprouver une chose devenue rare : du plaisir, de l'allégresse même, devant cette pensée matérialisée qui n'est pourtant pas figée, devant cette peinture ouverte qui suscite l'échange, devant ce langage articulé à l'opposé de toute recette.
Une première exposition personnelle d’importance, en forme de pavé dans la mare, qui offre un contraste saisissant avec les deux pôles de la peinture actuelle, l'abstraction dogmatique et le style néopompier. Des tableaux étonnement intelligibles et intelligents. Et un coup d'essai qui sonne comme un coup de maître.

L'exposition

Elle se déroule du 11 janvier au 28 février au Palais de Tokyo, du mardi au dimanche de 12 h à minuit. Plein tarif : 5 euros, tarif réduit : 3 euros. Palais de Tokyo, 13, avenue du président Wilson, Paris, tél. 01 47 23 38 86. www.palaisdetokyo.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°544 du 1 février 2003, avec le titre suivant : Agnès Thurnauer ou la traversée des apparences

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