Lundi 10 décembre 2018

William Christie - « Je suis élitiste en matière culturelle »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 22 janvier 2013 - 1824 mots

En pleine préparation de l’exposition « Antoine Watteau. La leçon de musique », le musicien franco-américain fait une pause pour nous confier sa vision de l’art et de la culture.

Martine Robert : Vous avez suivi des cours d’histoire de l’art à l’université de Harvard. N’est-ce pas étonnant pour un chef d’orchestre et musicien virtuose en musique baroque ?
William Christie : Je fais partie d’une famille qui a toujours accordé de l’importance à la musique et aux arts visuels, et j’ai été bercé dans un environnement culturel intense. Ma mère dirigeait un ensemble vocal, mon père était préoccupé par la sauvegarde architecturale, la restauration et la mise en valeur du patrimoine ancien dans notre ville. À Buffalo, tous les grands architectes, tel Frank Lloyd Wright, ont réalisé des édifices majeurs, domestiques et industriels, à la fin du XIXe siècle. Moi, je ne savais pas vers quelles études me diriger, mais je voulais faire quelque chose d’utile pour la société. J’ai entrepris médecine, mais j’ai vite abandonné. Mon violon d’Ingres était la musique. Dès 7 ou 8 ans, j’ai joué du piano, puis de l’orgue, et c’est devenu un passe-temps très prenant au collège. J’ai commencé des études d’histoire et de littérature, puis d’histoire de l’art à Harvard.

M.R. : Vous auriez donc pu vous diriger vers les arts visuels. Pourquoi avez-vous finalement choisi la musique ?
W.C. : Oui, j’ai étudié les beaux-arts et cela m’a passionné, peut-être même autant que la musique. Mais, en troisième année à l’université, les choses se sont accélérées. J’ai pris contact avec un éminent claveciniste, il m’a auditionné, encouragé et, après la fin de mon cursus à Harvard, j’ai entrepris un master de musicologie à Yale.

M.R. : De Yale, comment êtes-vous arrivé en France, à Paris ?
W.C. : C’était l’époque de la guerre du Viêtnam, mes amis et moi étions tous militants anti-Viêtnam. J’ai quitté les États-Unis pour signifier ma solidarité avec les manifestants antiguerre, et j’ai voulu partir pour un pays de culture et d’art. Mes parents adoraient l’Europe, la France en particulier. J’avais posé des jalons auprès d’Européens dans le domaine de la culture, et j’ai obtenu rapidement des contrats. La France était très différente à cette époque. C’était la deuxième année de présidence de Georges Pompidou, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde, Mai 68 avait fait beaucoup de bien. On rencontrait des Français avides d’échanges culturels en dehors de l’Hexagone. Cette traditionnelle suffisance, ce nombrilisme à la française évoluaient, les jeunes voulaient parler anglais.

M.R. : Lorsque vous décidez de vous consacrer à la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, les portes s’ouvrent-elles alors facilement ?
W.C. : Oui, très. La France du début des années 1970 voulait se moderniser, vivre autrement. Dans les conservatoires et les musées, dans la musique classique et contemporaine, il y avait une énergie folle. Je vis en France depuis quarante ans, j’ai la nostalgie de cette époque. Je trouve que la France s’est repliée. Elle a ce côté prétentieux des élites qui la dirigent. Mais c’est peut-être un trait de caractère que l’on trouve davantage à Paris qu’en province. Néanmoins, je reste très fier de la France, car c’est un pays où la culture est une vraie valeur, une force de frappe qui s’exporte et fait l’admiration de tous. C’est une très bonne chose. Même si on peut regretter que certains élus s’intéressent à la culture essentiellement par snobisme…

M.R. : Vous qui avez grandi aux États-Unis et qui voyagez beaucoup, comment jugez-vous la place de la culture chez nous par rapport au monde anglo-saxon ?
W.C. : Déjà, en France, il existe un ministère de la Culture et, malgré la crise, il survit ! Je suis très reconnaissant à l’État, aux collectivités locales pour le soutien financier et moral qu’ils m’ont apporté en tant qu’artiste. Quand je suis aux États-Unis, en Angleterre, en Australie ou en Afrique du Sud, la France reste pour moi un modèle. Elle m’a donné ma chance : aurais-je pu fonder et entretenir un ensemble baroque comme Les Arts florissants ailleurs ? Redécouvrir ce patrimoine musical négligé ? Non, ou alors plus difficilement. La France a redoré le blason de la musique baroque, réaffirmé sa spécificité musicale dans le monde, grâce au rayonnement d’ensembles comme le mien et grâce à des solistes qui sont parmi les meilleurs de la planète.

M.R. : Et en ce qui concerne le mode de financement de la culture ?
W.C. : Il y a eu les années fastes : Michel Guy, Jack Lang qui voulaient à tout prix aider la culture… Nous entrons à présent dans des temps plus compliqués, même s’il paraît impensable que l’État ne privilégie plus la culture, fierté nationale. Les régions, le mécénat privé montent en puissance. Sans le soutien de leurs grands mécènes Imerys et Alstom, Les Arts florissants dépendraient uniquement des recettes de leurs concerts et des largesses publiques. Longtemps, j’ai considéré le système américain, qui repose sur la philanthropie, comme primaire par rapport à la France où, depuis des siècles, l’État reconnaît sa responsabilité à l’égard des arts. Mais maintenant, c’est outre-Atlantique que j’observe une énergie extraordinaire, dans les théâtres, les musées, les lieux de concerts, et cette énergie est alimentée presque exclusivement par du mécénat privé. Là-bas, c’est quasiment une responsabilité morale pour les très riches. C’est encouragé fiscalement certes, mais cela va au-delà. Je suis allé récemment à New York afin d’alimenter le fonds de dotation destiné au festival que j’ai créé dans mes jardins en Vendée. L’ouverture des personnes rencontrées et leur engagement financier m’ont étonné.

M.R. : N’êtes-vous pas aussi un cas atypique : franco-américain, brillant…
W.C. : C’est effectivement une situation unique qu’un ensemble français soit dirigé par un Franco-Américain, très connu aux États-Unis grâce notamment aux concerts et aux tournées des Arts florissants, à mes résidences et master class à la Juilliard School de New York. Regardez cette école d’excellence : des mécènes apportent vingt millions de dollars au département musique ancienne pour son programme pédagogique ! Je suis obsédé par la transmission et l’éducation. Il faut tout faire pour favoriser l’éducation artistique. Aux Arts florissants, nous y consacrons beaucoup d’énergie. Par exemple, à Caen, nous avons créé une pépinière de jeunes talents lyriques, le Jardin des voix. Ils sont prêts à quitter le nid, et nous facilitons leur insertion professionnelle.

M.R. : Vous dressez un portrait élogieux du financement de la culture par la philanthropie aux États-Unis. Pourtant, des institutions américaines sont au bord du gouffre…
W.C. : C’est vrai, le mécénat est précaire. Certains musées, théâtres, orchestres sont en grande difficulté et se démènent comme des forcenés pour avoir des aides. Aux États-Unis, le fundraising est un business ! Il n’y a pas de système miracle qui marche pour tous. On trouve plus facilement de l’argent pour un stade que pour une culture exigeante. C’est pourquoi les politiques ne doivent pas banaliser la culture : il y a une différence entre une culture qui plaît à tout le monde et une culture accessible à tous. Je suis très élitiste en matière culturelle, c’est ce qui permet d’évoluer, malgré la médiocrité, la méchanceté humaine. Je défends cette culture qui nécessite un certain degré de connaissance, mais on doit s’employer à la rendre intelligible au plus grand nombre. Il ne faut pas tomber dans la facilité. Il y a quelques années, un musée américain s’est débarrassé de « l’art du passé » en vendant aux enchères des chefs-d’œuvre du XVIe et du XVIIe, prétextant que cette collection n’était plus pertinente pour le public d’aujourd’hui et de demain, et préférant acquérir des pièces « tendance » : s’il pense que c’est le meilleur moyen de faire venir le public, et en particulier la jeunesse, à l’art, je n’en suis pas sûr. Moi, j’essaie de rendre mon art éloquent, de ramener la musique baroque à la vie. Ma vraie religion, c’est l’immortalité de l’art. Je ne veux pas voir Beethoven mourir. Mon rêve est de pérenniser Les Arts florissants.

M.R. : D’ailleurs chez vous, en Vendée, vous aimez former les artistes de demain…
W.C. : J’accueille de jeunes artistes, des musiciens de passage, des répétitions des Arts florissants. Et c’est dans les 15 ha qui entourent ma maison que j’ai pensé mon jardin par et pour la musique. On y trouve par exemple ce pin maritime, emblème mythologique d’Atys, le héros de l’opéra de Lully. L’horticulture est une autre passion. Je prépare la deuxième édition de ces Rencontres musicales qui ont fédéré plus de 3 600 personnes en septembre à la fin de l’été dernier. J’y ai notamment accompagné au clavecin des jeunes du Jardin des voix et de la Juilliard School.

M.R. : Parmi vos autres occupations, vous êtes entré à l’Académie des beaux-arts, au fauteuil du mime Marceau. Que vous a apporté cette nomination ?
W.C. : D’abord un immense honneur. Je regrette de ne pas pouvoir y être plus actif, car participer à un collège de personnes, toutes reconnues dans leur spécialité, réfléchir ensemble, réagir ensemble sur la culture est passionnant.

M.R. : Vous avez étudié les arts plastiques, vers qui vont vos préférences ?
W.C. : Si j’avais beaucoup d’argent, j’achèterais un Pollock ou un Rothko, j’adore ! J’apprécie aussi beaucoup le travail de metteurs en scène ou de décorateurs de théâtre, comme Robert Carsen ou Paul Brown. Mais j’ai un intérêt marqué pour les arts anciens. J’ai toujours fréquenté beaucoup les musées, la Frick Collection, la Morgan Library, le Guggenheim… Lors de mon dernier voyage à New York, je suis allé visiter la Biennale des antiquaires, un régal. À Paris aussi, j’ai soif de musées, je m’y sens à l’aise, je connais bien les patrons du Louvre et d’Orsay, Henri Loyrette et Guy Cogeval. Sans oublier le château de Versailles, où Les Arts florissants ont souvent été conviés.

M.R. : Êtes-vous collectionneur ?
W.C. : J’ai une petite collection de faïences de Delft et de faïences allemandes du XVIIe. De manière générale, je suis très XVIIe, dans les arts plastiques et décoratifs comme en musique !

Watteau et la musique, par William Christie

À partir du 8 février, au Palais des beaux-arts de Bruxelles, le chef d’orchestre dirige une partition peu habituelle pour lui : l’exposition « Antoine Watteau. La leçon de musique ». « J’admire et j’aime beaucoup ce peintre », confie le musicien et, pour l’occasion, commissaire général. Réunissant une quinzaine de toiles et une trentaine de dessins, celle-ci met en scène la correspondance entre les arts visuels et sonores au cœur de la production du peintre français du XVIIIe siècle. Pour prolonger l’expérience, quelques points d’écoute plongent le visiteur dans la musique de l’époque. La programmation propose en outre des concerts gratuits lors des nocturnes du jeudi et un cycle musical intitulé « Watteau et les muses » en parallèle de l’exposition.

« Antoine Watteau. La leçon de musique », Palais des beaux-arts de Bruxelles, du 8 février au 12 mai 2013, www.bozar.be

Biographie

1944 Naissance à Buffalo (État de New York).

1966 Études à Harvard puis à Yale.

1971 S’installe en France.

1979 Il fonde l’ensemble Les Arts florissants en résidence au théâtre de Caen.

1982 Enseigne au Conservatoire de Paris jusqu’en 1995, date à laquelle il obtient la nationalité française.

2002 Création du Jardin des voix, une académie pour jeunes chanteurs qui est organisée tous les deux ans à Caen.

2008 Il devient membre de l’Académie des beaux-arts de Paris.

2013 Commissaire de l’exposition « Antoine Watteau. La leçon de musique » à Bruxelles.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°654 du 1 février 2013, avec le titre suivant : William Christie - « Je suis élitiste en matière culturelle »

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