Une grande misère éditoriale

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 18 novembre 2005

L’atonie de la politique d’édition dans le domaine en France contraste avec celle d’autres pays. Elle est un indicateur de la faiblesse de l’histoire de l’art française. Panorama des publications et revues.

Qu’il est loin le temps où Gallimard publiait son ambitieux « L’Univers des formes », où Flammarion éditait des manuels d’histoire de l’art, où les Éditions du patrimoine se lançaient dans la formidable aventure des « Guides du patrimoine » et où l’on rééditait Panofsky en poche pour le rendre accessible au plus grand nombre… Un petit détour dans les grandes librairies françaises suffit à s’en convaincre. Sur les tables des rayons « beaux-arts » on trouvera pléthore de catalogues d’exposition et de beaux livres, superbement illustrés mais souvent aux textes succincts. Les véritables ouvrages d’histoire de l’art ont bel et bien déserté les rayonnages de la majorité des librairies, victimes de l’impitoyable diktat du « taux de rotation » qui consiste à renvoyer chez son éditeur quinze jours après sa sortie un ouvrage dont les ventes ne décollent pas. Vendre cent exemplaires d’une monographie érudite mais sans actualité – c’est-à-dire non liée à une exposition – relève alors de la gageure. Surtout quand la grande presse, lue avec attention par les libraires avant de remplir leurs bons de commande, semble avoir à son tour démissionné. « Cette année, dans les suppléments des grands quotidiens consacrés aux sorties de l’année, il n’y avait aucun titre d’histoire de l’art. Et depuis quand n’ont-ils pas consacré une page entière à la sortie d’un livre d’histoire de l’art ? », déplore un éditeur.

Spirale dépressive
Cette confidentialité de la distribution est symptomatique de la spirale dépressive dans laquelle est entrée l’édition d’art. « L’ensemble des publications françaises dans ce domaine n’équivaut même plus à ce que publient les seules éditions de Cambridge ! », confesse un professionnel. Pourtant, si la majeure partie des gros éditeurs a jeté l’éponge et se contente de distiller quelques titres par an – contre plusieurs dizaines il y a dix ans –, de petites maisons tentent encore l’impossible : produire des ouvrages de fond grâce à une économie de subsistance. Ou en s’adossant à un groupe plus important, comme depuis l’an passé les éditions Jacqueline Chambon avec Actes Sud/Éditions du Rouergue. Leur collection « Rayon Art », créée par Yves Michaud et mise en stand-by par ce dernier faute de ventes suffisantes (un best-seller comme Le Chef-d’œuvre invisible de Hans Belting ne s’est vendu en France qu’à 1 300 exemplaires !), pourra ainsi être relancée en 2006. Car les coûts d’édition ne cessent d’augmenter, en raison notamment d’une explosion des frais de reproduction des œuvres, nouvelle niche pécuniaire exploitée par les musées et les ayants droit. « Désormais, je publie davantage de livres sur l’art des jardins, car on peut se contenter de croquis », explique l’éditeur Gérard Montfort. Autre poste onéreux, celui des traductions. « Il n’y a plus de pointures dans le domaine de l’histoire de l’art en France », confie un éditeur pour se justifier de l’importance croissante des textes traduits de l’allemand ou de l’anglais qui figurent dans son catalogue. Les subventions du Centre national du livre (CNL), qui peuvent couvrir jusqu’à 40 à 50 % des frais de fabrication, apparaissent donc souvent décisives pour la publication d’un ouvrage. Un coup d’œil jeté aux pages de garde des livres des précieuses éditions Macula le confirme : quasiment tous les titres ont été soutenus par le CNL.
Face à cette atonie, des professionnels de l’art se mettent à publier eux-mêmes les outils qui leur manquent, notamment dans le domaine du mobilier et des objets d’art. Ainsi de cette collection consacrée aux grands ébénistes français, financée par le marchand Jacques Perrin – qui l’a lui-même confiée à un spécialiste du mobilier en laque, Thibaut Wolvesperges, docteur en histoire de l’art et expert en mobilier ancien –, ou des catalogues édités par la galerie J. Kugel, rédigés par des conservateurs ou des historiens de l’art. « Les catalogues de vente ont tendance à devenir de véritables instruments de travail », confirme Daniel Alcouffe, conservateur général honoraire au Musée du Louvre et président de la Société de l’histoire de l’art français.
Principale conséquence de la morosité du secteur : l’impossibilité pour les jeunes thésards de se faire publier chez un éditeur classique, seuls les Presses universitaires, les éditions Arthéna ou quelques organismes publics tels l’INHA – qui publie seulement trois thèses par an – et l’École du Louvre s’y risquant encore. Et de se rabattre sur les trop rares revues qui se proposent comme une alternative, ainsi la revue Histoire de l’art, épaulée par l’éditeur Somogy, ou la plus spécialisée Livraisons d’histoire de l’architecture, créée en 2001 par Jean-Michel Leniaud et Béatrice Bouvier.

Éparpillement
Les revues scientifiques, qui bénéficient d’une plus grande souplesse de fabrication, en tireraient-elles profit ? Pas véritablement, à en croire les grincements de dents que suscite la sortie annoncée, en avril 2006, de la nouvelle revue de l’INHA, coéditée avec Armand Colin et intitulée Perspective, actualité de la recherche en histoire de l’art. Pour certains, le calcul est simple : le budget injecté dans la nouvelle revue représente autant d’argent en moins pour les revues déjà existantes, qui survivent difficilement et que l’INHA était censé soutenir. En effet, après la disparition de la Gazette des Beaux-Arts début 2003 (1), La Revue de l’Art se trouve aujourd’hui fragilisée, le CNRS ayant suspendu son financement. Avec environ 1 100-1 500 exemplaires vendus par numéro, elle ne subsiste que grâce aux subventions de l’incontournable CNL. Du côté de l’INHA, on se défend de toute intention de nuire, la nouvelle revue étant considérée comme indispensable à la visibilité de la maison. Une certaine tradition française voudrait en effet que chaque institution soit dotée de sa propre revue, d’où un notable éparpillement des énergies et des fonds. Les exemples sont légion : Studiolo éditée par la Villa Medicis ; Versalia, par le château de Versailles ; In Situ, pour les besoins de l’Inventaire général (uniquement sur Internet) ; Monumental, la revue du Centre des monuments nationaux, mais aussi les Cahiers du Musée national d’art moderne, la Revue des Musées de France… D’autres publications sont liées à une association telle que le Bulletin monumental pour la Société française d’archéologie) ; le Bulletin annuel de la société de l’histoire de l’art français ou encore les Études photographiques, éditées par la Société française de photographie. À noter l’exemple unique de la Revue 303, consacrée au patrimoine artistique et culturel des Pays de la Loire et financée par son conseil régional.
Dans ce paysage éclaté, 48/14. La revue du Musée d’Orsay fait figure de cas particulier. Plus accessible pour le grand public, elle laisse aussi une large place à l’actualité du musée. Et servira peut-être de modèle aux musées du Louvre et du Quai Branly, qui envisagent à leur tour de lancer leur propre titre. Seront-ils plus proche du magazine ou de la revue scientifique ?

(1) lire le JdA n° 163, 24 janv. 2003.

L’avenir en ligne ?

Lancé en avril 2003, le site Internet La Tribune de l’Art est-il venu combler un manque dans le paysage de l’histoire de l’art française ? Sûrement, à en croire son succès de fréquentation : plus de 3 500 visiteurs par jour. L’ambition de départ était pourtant modeste : offrir un espace de réflexion sur l’histoire de l’art occidental du Moyen Âge au XIXe siècle, traitant de l’actualité des expositions mais proposant aussi des articles de fond, hors événement précis, pour leur assurer une diffusion plus importante que dans les quelques trop confidentielles revues. Avec ce site bien informé et réactualisé presque quotidiennement, nourri de textes érudits, proposant nombre de liens utiles, capable de lancer en ligne des débats sans pour autant prendre le ton trop personnel d’un blog, son créateur, Didier Rykner, a largement réussi son pari. D’autant que cet historien de l’art ne peut s’y consacrer qu’à mi-temps, en marge d’activités professionnelles extérieures au monde de l’art. Mais la reconnaissance est bien là, et conservateurs de musées et autres professionnels se sont tous habitués à la lecture hebdomadaire de cet ovni, désormais indispensable à la communauté. Fort de ce succès, le site a déjà commencé une mue vers plus de professionnalisme, en proposant notamment l’achat en ligne d’ouvrages d’histoire de l’art, en partenariat avec la librairie Dessin Original. Un moyen de dégager des ressources et d’envisager, à terme, de rétribuer des auteurs tous bénévoles, mais aussi Didier Rykner lui-même, qui caresse l’espoir de pouvoir se consacrer à temps plein à son site : www.latribunedelart.com S. F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°225 du 18 novembre 2005, avec le titre suivant : Une grande misère éditoriale

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