Une génération de photographes dans un monde sans dogme

Depuis le début des années 1990, les artistes néerlandais réinventent l’image en toute liberté

Le Journal des Arts

Le 8 novembre 2002

Cette année, Paris Photo ouvre son secteur « Statements » à la jeune création hollandaise en accueillant six galeries néerlandaises connues pour leur action dans ce domaine. Cette invitation est l’occasion de jeter un bref regard sur l’évolution rapide d’une scène, définissable par sa méfiance des dogmes et le jeu étrange qu’elle entretient avec les genres.

Rudi Fuchs, historien d’art néerlandais et directeur du Stedelijk Museum d’Amsterdam, a un jour affirmé que la fameuse lumière des grands peintres du siècle d’or était due à la présence de ce qui s’appelait autrefois le “Zuiderzee” : un gigantesque lac au milieu du pays, qui fonctionnait comme un miroir en reflétant la lumière du soleil vers le ciel et les nuages. Cette constatation livre une explication de l’esthétique picturale au moyen d’une donnée purement géographique. Aller plus loin, vers une explication plus culturelle de l’art néerlandais – et, dans sa prolongation, de la photographie –, peut dès lors sembler inutile. Pourtant, si à de maintes reprises le “typiquement hollandais” a pu être relié à l’unicité de sa géographie (le pays se situe en grande partie au bord et en dessous de la mer, cause probable de l’esprit commercial comme de la mentalité de consensus), le succès actuel de la photographie néerlandaise demande une interprétation plus approfondie. Dans une visée plus large, cette reconnaissance n’est d’ailleurs pas réservée aux seuls photographes. Plasticiens, architectes, designers et créateurs de mode hollandais attirent aujourd’hui fortement l’attention. Les noms d’artistes tels que ceux d’Aernout Mik, de Marlene Dumas, Joep van Lieshout, Marijke van Warmerdam, De Rijke, De Rooij ou encore de Fiona Tan circulent fréquemment dans les grands rendez-vous internationaux et à l’étranger ; des musées d’art prestigieux ont consacré des expositions aux créations de Droog Design, aux vêtements de Viktor & Rolf. Quant à Rem Koolhaas, suivi des agences MVRDV et UN Studio, il a placé la Hollande sur le terrain de la construction internationale.

De là pourrait-on suggérer que la vague actuelle de créativité s’étend à presque toutes les disciplines artistiques. Mais le constat essentiel est que beaucoup de ces œuvres sont reconnues comme contemporaines et pertinentes. Les raisons n’en sont pas faciles à déterminer, mais il semble bel et bien exister aujourd’hui un climat artistique néerlandais spécifique qui se distingue du reste de l’Europe. Parfois, des liens historiques peuvent clairement être identifiés pour expliquer cette particularité. Le travail de jeunes photographes portraitistes comme Céline van Balen a été ainsi rapproché des peintres de portrait du XVIIe siècle. Si ces liaisons, stylistiques ou historiques, n’expliquent pas directement ce succès, il est toutefois étonnant que les deux grands genres de la tradition picturale que sont le portrait et le paysage soient actuellement les plus représentatifs de la photographie contemporaine aux Pays-Bas. Il serait pourtant injustifié d’y voir la simple continuation d’une tradition. Disons plutôt qu’il s’agit là d’une suite ; tout au plus pourra-t-on y voir un esprit probablement néerlandais : une grande attention à la réalité quotidienne et une grande habilité dans ce que l’historienne d’art américaine Svetlana Alpers a jadis appelé “l’art de décrire”. En songeant à Pieter Saenredam ou à Johannes Vermeer, on peut effectivement reconnaître dans le travail de beaucoup d’artistes néerlandais, cinéastes et photographes, la tradition forte d’une forme claire et presque magique de réalisme. En revanche, ce réalisme n’est jamais spectaculaire, contrairement à l’œuvre de certains photographes allemands. On y découvre plutôt une auto-relativisation considérée comme “saine” par les Néerlandais, et une forme d’humour assez sèche. Il faut revoir à ce sujet les documentaires réalisés par le cinéaste Bert Haanstra dans les années 1960-1970, les Scènes hollandaises photographiées par Hans Aarsman et les travaux d’Hans van der Meer sur le football amateur dans les polders. Le même sentiment de dérision se retrouve dans les mises en scène tragi-comiques de Teun Hocks ou chez les pin-up âgées d’Erwin Olaf.

Le document et la mise en scène
Comme les peintres d’autrefois, les photographes contemporains portent leur intérêt vers les changements advenus dans le paysage, paysage que l’on peut dire “aménagé”. Les panoramiques des grands travaux d’infrastructure par Siebe Swart en sont symptomatiques, mais aussi les paysages urbains de Frank van der Salm ou les images aériennes de Gerko de Ruyter, réalisées en attachant un appareil à un cerf-volant. Ces œuvres reflètent toutes deux notre perception du paysage contemporain. Parallèlement, la photographie aux Pays-Bas connaît une longue tradition documentaire marquée par un engagement social fort. Jusqu’aux années 1980, un relatif petit groupe de photographes, réunis sous le nom de “GKf”, dominait la photographie documentaire du pays. Artistiquement, ce groupe était l’héritier de la Nouvelle Photographie et combinait un engagement social avec les principes esthétiques de l’entre-deux-guerres : la netteté, une construction de l’image claire et des contrastes noir et blanc élégants sans verser dans une dramatisation à l’extrême. Cas Oorthuys, Carel Blazer et Eva Besnyö appartenaient à ce groupe. Ses représentants les plus jeunes comme Ad van Denderen et Koen Wessing sont toujours très actifs. Ed van der Elsken et Johan van der Keuken ont également été membres du collectif, qui n’a par ailleurs jamais fondé d’école. Peut-être Van der Elsken et Van der Keuken étaient-ils moins engagés politiquement, mais leur travail a montré qu’ils étaient des fabricants d’images plus entêtés. L’influence de cette génération de photographes (et de cinéastes) sur la plus jeune est encore prégnante.

Au début des années 1980, avec tout l’intérêt porté vers la photographie “postmoderne” et la mise en scène, le documentaire semblait pourtant vivre ses derniers jours. Mais avant même la fin de cette décennie, c’est justement la “staged photography” (photographie mise en scène) qui a décliné. De tous les praticiens de ce style populaire et convaincant – pendant une courte période –, seuls quelques-uns bénéficient encore en 2002, grâce à l’originalité de leur travail, d’une reconnaissance internationale, ainsi Teun Hocks, Erwin Olaf et Gerald van der Kaap, bien que ce dernier se soit aujourd’hui tourné vers la vidéo.

Comme en Allemagne (dans la lignée de l’école inaugurée par les Becher), l’image documentaire est revenue en Hollande au début des années 1990, mais sous une forme différente : en couleur, dans sa version individuelle (donc hors d’une série narrative), et concernant des sujets plus proches de la vie quotidienne. Dès lors, l’engagement, bien que toujours présent, avait perdu en importance. En 1989, le photographe Hans Aarsman a donné le ton avec Scènes hollandaises. Dans les pages de son livre, il a absorbé les influences de photographes comme Stephen Shore ou Jean-Marc Bustamante pour obtenir une documentation légèrement ironique mais “butée” du paysage néerlandais contemporain.
Au début des années 1990, c’est d’abord et avant tout dans la photographie paysagère que s’est effectué le renouvellement du domaine. Dans le même temps apparaissent les portraits saisis par Rineke Dijkstra sur la plage et les premières images numériques manipulées d’Inez van Lamsweerde. Avec le recul, il est possible d’affirmer que les paysages d’Hans Aarsman de 1989, les portraits sur la plage de Rineke Dijkstra de 1992 et les séries Final Fantasies/Thank you Thighmaster signées en 1993 par Inez van Lamsweerde sont les trois piliers de la photographie néerlandaise des années 1990. Le chemin vers ce qu’on appelle, avec parfois trop de sérieux, la “Renaissance hollandaise” de la photographie était tracé.

Passé ces fondamentaux, il est étonnant qu’aucune formation, école ou courant, ni même groupe de photographes n’ait cherché à atteindre un but commun. La chose rend aujourd’hui complexe toute analyse du travail de la génération actuelle, et impossible l’idée d’en donner un aperçu sans tomber dans une énumération sans fin de noms. Peut-être y a-t-il deux exceptions. D’abord l’académie Gerrit Rietveld, l’école des beaux-arts d’Amsterdam où, sous la tutelle de Willem van Zoetendaal, un nombre important des photographes estimés ont fait leurs études. Ensuite, un groupe de photographes et de designers réunis autour de Sec. La revue, qui a récemment cessé de paraître, était typique, par son aspect caméléonesque, de son rapport à la culture de l’image contemporaine. La diversité des genres abordés par les auteurs (Martien Mulder, Martine Stig, Thomas Manneke, Richard Niessen, Viviane Sassen et Johannes Schwartz) l’était aussi. Beaucoup de jeunes photographes réalisent sur commande des portraits, photos de mode, paysages, vues d’architecture ou reportage qu’ils mêlent ensuite sans aucun problème dans des expositions et publications à des travaux autonomes et libres. Cette large base d’intérêt, traversant toutes les disciplines classiques, s’est étendue ces dernières années au domaine de la vidéo. Nombreux sont les photographes qui s’y consacrent tout en gardant leur œil de photographe : le point de vue reste déterminé par l’image statique, comme dans les films de Rineke Dijkstra, Hans van der Meer et Ine Lamers. Dans ce mélange se sont aussi estompées les limites entre les genres ; la sphère de la mode et du privé sont entrelacées, mais aussi celles de la mode et de l’architecture (le travail du duo Blommers/Schumm), du portrait et du paysage (Joke Robaard). À l’inverse, Carla van de Puttelaar, connue pour son approche sensuelle et érotique des nus, a ressuscité un genre longuement négligé par la jeune génération.

Au final, l’engagement direct envers l’actualité sociale et les questions politiques a presque complètement disparu (ce qui a récemment provoqué l’agacement d’un des membres du jury pour le prix de Rome Photographie, Oliviero Toscani), même s’il existe encore un grand intérêt pour le sort des autres. Beaucoup de portraitistes sont plus préoccupés par la “condition humaine” que par le portrait traditionnel. Cela est surtout valable pour des personnalités telles que Koos Breukel, Rineke Dijkstra, Bertien van Manen, Hellen van Meene et Rince de Jong, avec l’approche qui leur est propre. Breukel a fait des portraits des victimes d’un crash aérien ; Dijkstra, d’adolescents sur la plage, de toréadors et de jeunes soldats ; Van Manen a photographié quatre hommes importants dans sa vie ; Van Balen, des jeunes filles musulmanes et de Jong, des retraités en état de démence. Là encore, impossible de parler d’un groupe ou d’une école. Leur travail est en fait très contemporain. Plutôt que de maintenir une tradition, il accorde une nouvelle signification au portrait : un miroir dans lequel se reflètent avec justesse la légèreté et le poids de notre propre existence.

“Just relax”
Sans doute que, dans la culture néerlandaise, fortement visuelle, le manque permanent d’un débat culturel s’est transformé en avantage (temporaire). Dans la situation actuelle où le paysage, la composition de la population et la culture politique se transforment en bouillonnements de cocotte-minute, la vision de l’artiste se forme sans contrainte et sans dogme. Peut-être que ce “sans-dogme” serait le mot-clé pour caractériser la photographie et l’art contemporains aux Pays-Bas. Pour certains, cela dénote un manque de sérieux ou un non-engagement. Dans le monde actuel, marqué par des changements importants et à haut débit, et où les conventions sont maintenues sous différentes formes, cela peut constituer pour d’autres un soulagement. Comme disait récemment un jeune photographe japonais, en visite aux Pays-Bas : “I like Dutch art. With Dutch art, I can just relax” (J’aime l’art hollandais. Avec l’art hollandais, je peux me détendre).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°158 du 8 novembre 2002, avec le titre suivant : Une génération de photographes dans un monde sans dogme

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