Un salon béni des dieux

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005

Small but beautiful, le Salon du dessin a su créer une dynamique institutionnelle rare en France. Orientée de plus en plus vers le XIXe siècle, la manifestation tarde encore à assimiler plus largement le XXe siècle.

Voici un événement béni des dieux. En 2003, le Salon du dessin a su éviter la chape de la guerre en Irak, qui avait plombé une semaine plus tôt la Foire de Maastricht. Fort de son déménagement l’an dernier au palais Brongniart, il a recréé l’événement, enregistrant 30 % de fréquentation supplémentaire. Comment expliquer un tel état de grâce ? En vrai laboratoire, le salon a instauré des relations exemplaires entre marchands, musées et salles des ventes, une harmonie parfois entachée d’un vague sentiment de parasitage. « On a vu notre cible, à savoir un nombre restreint d’amateurs, estime Hervé Aaron, président de la Société du dessin. On n’a pas voulu faire un salon grand public, mais élitiste par la qualité. » Avec le partenariat croissant des institutions, le salon a servi de locomotive pour transformer Paris en capitale du dessin, du moins pendant une semaine.
Bien que le salon fonctionne selon un règlement démocratique, certains regrettent que la liste des neuf membres de la Société du dessin reste figée, d’autant plus que tous les élus n’ont pas le même niveau de qualité. Ils sont néanmoins associés à la réussite de l’événement, qui reste la seule manifestation vraiment démocratique. La sélection s’appuie sur une notion de niveau, mais aussi d’esprit. Les gens présents ont une personnalité, s’investissent avec les pièces qu’ils ont. Mais, à terme, le salon sera contraint de renouveler ses membres. D’autres murmurent avec aigreur que les grands gagnants de la semaine sont les de Bayser (Paris), leaders du marché parisien du dessin qui, non contents de siéger au salon, sont aussi les grands ordonnateurs des principales ventes publiques de dessins.

Une foire plus internationale
Malgré les départs de Dickinson, Flavia Ormond et Kate de Rothschild, la foire enregistre cette année 50 % de participation étrangère, contre 30 % l’an dernier et 15 % à ses débuts. La nouvelle domiciliation a d’ailleurs attiré d’anciens exposants, comme Day & Farber (Londres) et Bob Haboldt (Paris), lequel revient après sept ans d’absence. « Le dessin est une activité au moins aussi forte que le tableau. Depuis notre départ, l’organisation nous invite tous les ans à revenir. Notre créneau, les dessins nordiques du XVIIe siècle, manquait à la foire, très tournée vers les feuilles italiennes », remarque Goedele Wuyts, de la galerie Bob Haboldt, qui présente un Jeune homme aux cheveux longs de Rembrandt (380 000 euros), entrevu à la Biennale des antiquaires de Paris en septembre. Pour élargir le panorama, la foire a aussi convié Martin Moeller (Hambourg), spécialiste de l’école allemande, dont l’escarcelle compte quatre dessins d’Adolph von Menzel (30 000 à 50 000 euros). Les dessins italiens règnent toutefois en maîtres entre une allégorie de la peinture par Salvatore Rosa (environ 75 000 euros) et Achior de Baccio Bandinelli (100 000 euros), chez Pandora Old Masters (New York), ou encore une étude de têtes de femmes de Giovanni Battista Tiepolo, chez Jean-Luc Baroni (Londres).

Modernité par interstices
Même si la moyenne des transactions tourne entre 10 000 et 30 000 euros, la nouvelle recrue new-yorkaise Jill Newhouse ne lésine pas sur la qualité ni les prix avec une étude de Géricault (à 125 000 dollars, soit 95 800 euros) et une paire d’aquarelles de Manet représentant des amandes (250 000 dollars). « Je pense que la plupart des pièces sur le salon se vendent à moins de 100 000 dollars et j’amène des plus petites choses autour de 10 000 dollars. Mais celles-ci doivent être contextualisées et confrontées à des choses plus importantes pour être mieux comprises », estime la galeriste. Un autre exposant remarque d’ailleurs que « les plus grosses transactions ne se font pas sur le salon, qui est plutôt un pôle d’attraction. Elles se font en dehors, et de préférence avant le vernissage ». Un constat qui n’empêche pas Patrick Derom (Bruxelles) de prévoir des munitions de taille avec un dessin de Khnopff, Who shall deliver me ? (environ 480 000 euros), et Persée et Andromède de Gustave Moreau (750 000 euros) (lire p.19), qui damera sans doute le pion à la Mise au tombeau estimée 80 000-120 000 euros chez Christie’s. « Il y a trois ans, nous nous avons vendu un Khnopff important le soir de l’ouverture. Il y a aussi une présence muséale forte qui peut être intéressée par de telles pièces », remarque le marchand belge. Les ressacs du romantisme se retrouvent à la galerie Terrades (Paris), qui affiche un Roger délivrant Angélique par Gustave Doré (36 000 euros). La rareté des belles feuilles anciennes conduit d’ailleurs de nombreux marchands à évoluer vers la fin du XIXe siècle. « Il y a encore cinq ans, j’étais le seul à présenter des pièces 1890-1900 », remarque Antoine Laurentin (Paris). Bien que le bâti général reste éminemment classique, le salon ne peut plus faire l’économie du XXe siècle. Chez Antoine Laurentin, l’abstraction est à l’honneur avec Cercles et verticales de Kupka (30 000 euros) et une composition géométrique de Jean Hélion. L’abstraction court aussi sur les murs de la galerie Berès (Paris), avec notamment une aquarelle de Herbin de 1917 (120 000 euros), lointaine réminiscence d’un Kandinsky. Cette enseigne du quai Voltaire promet d’ailleurs un stand séduisant, avec un mur consacré aux écrits illustrés, notamment un poème orné d’une tête de Christ par Rouault (120 000 euros). Même si la modernité s’impose par interstices, l’optique du salon n’est pas de s’ouvrir davantage au contemporain. « J’aimerais un ou deux exposants de plus en moderne, mais ça vient comme ça vient », remarque Hervé Aaron. Le Salon du dessin aborde le XXe siècle, mais avec des semelles de plomb.

SALON DU DESSIN

16-21 mars, Palais de la Bourse, place de la Bourse, 75002 Paris, www.salondudessin.com, les 16, 18, 19, 20 et 21 12h-20h30, le 17 12h-22h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Un salon béni des dieux

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